Le terme « régate » nous emmène à Venise au 14 ème siècle, il vient du latin médiéval. Voilà pour la précision. Qu’est-ce qu’une régate, aujourd’hui ? Une course de bateaux. Les hommes ont toujours eu besoin de se mesurer entre eux, même si personne ne sait si ça les rassure vraiment. C’est sans doute vrai pour le premier, donc problématique pour les autres. Passons. Une course de voiliers donc… En réalité, c’est beaucoup plus. C’est une rencontre, ce sont des hommes et des femmes qui avant d’embarquer sur un voilier empruntent un avion, un train ou des voitures, se retrouvent sur ces lieux un peu particuliers qu’on appelle des pontons, sorte de sas entre les certitudes terriennes et l’aléatoire marin, des hommes et des femme qui parlent, échangent, sourient, avant de monter sur des « ponts » de bois ou de fibres savantes sur lesquels ils vont tirer sur des cordes pour tendre des voiles entre eux et le vent.

S’il fallait ne retenir qu’un moment dans ce défilé marin, ce serait sans doute le départ. La flotte, terme un peu troublant qui désigne cette fois l’ensemble des bateaux qui s’agite sur .. l’eau, se cherche un ordre. En effet, on n’aligne pas des coques comme des sprinters derrière des starting-blocks. Les équipages sont comme des chiens fous, ne tiennent pas en place. Chacun se croit plus malin que l’autre et il faut bien l’admettre, et est venu là pour le prouver. Mais il y a un homme sur un bateau immobile, un bateau recouvert de drapeaux incompréhensibles. Ce monsieur dispose d’un pistolet. D’une montre et un pistolet plus précisément. Autant dire qu’il est le représentant de l’ordre au sens strict du terme. Les marins n’ont pas tous des pistolets mais ils ont des montres. Allez comprendre. Ils vont en mer pour oublier le temps mais emportent des montres, ils vont en mer pour oublier le monde mais y tracent des lignes et comptent des points. Le monsieur avec sa montre et son pistolet est posté sur cette ligne improbable. Il la « garde ». Elle matérialise le départ. Pour le « donner », il tire. Le son traverse le plan d’eau et tous ces bateaux ivres qui cherchaient un sens à leur journée si ce n’est à leur vie, en trouvent un. En une fraction de seconde, ils se synchronisent. Il n’est pas besoin d’être marin pour avoir l’échine qui se dresse à ce moment précis. C’est beau, c’est impressionnant il faut l’admettre. Toutes ces coques qui glissent sur l’eau, toutes ces voiles parfaitement gonflées par le vent, c’est plus proche de la chorégraphie que de la compétition sportive. Il faut avoir vu un départ dans du vent fort et sur une mer agitée, les deux vont souvent de concert, pour comprendre. La mer, le vent, les bateaux, mais surtout toute l’énergie qui se concentre à cet endroit ne font plus qu’un. C’est un mouvement global. Un fleuve de tissu.

Il faudrait que ça s’arrête là, à cette image, mais les hommes y ont ajouté des règlements compliqués. Les anglais surtout. Puis chacun s’est mis en tête que sa vie dépendait du résultat. Certains s’énervent, crient à la bouée. Enfin, il y a les jours sans vent. La régate est une invention de l’homme, elle a tous ses défauts.

A Marseille, dans un petit bar d’une crique sublime de la rade sud, des marins un peu différents, un peu poètes à moins que ce ne soit des poètes un peu marins viennent de prendre le problème à l’envers. Après avoir usé leurs bottes et leurs cirés dans de nombreuses régates, après avoir franchi trop de lignes de départ et presque autant d’arrivée, ils en ont eu assez des règlements et des rendez-vous à dates fixes. Ils ont rêvé d’un voyage, d’un parcours, d’une course pas comme les autres. L’histoire ne dit pas si c’est un soir où ils tentaient de comprendre l’importance du rhum dans les récits de navigation, voire dans la navigation elle-même, toujours est-il qu’ils décidèrent de réinventer la régate en remplaçant la ligne d’arrivée par la ligne d’horizon. Ils décidèrent aussi qu’être marin au 21 ème siècle ne consistait plus uniquement dans le fait de monter sur un bateau. Est marin, celui qui va sur l’eau. Celui qui y trouve son équilibre, voire même un sens à sa vie. Ils décidèrent qu’être marin ne rimait pas forcément avec le grand large. Il y a en effet plusieurs façons d’aimer la mer. Les surfers jouent là où les bateaux coulent, sont-ils moins marins parce qu’ils restent au bord de la mer, entre les deux éléments ?

Forts de leur absence de certitudes, forts de leur passion pour la chose marine, forts de leur envie de redéfinir la régate, les sociétaires du Sunlight Yacht Club inventèrent donc la Sunlight Island Cup et la Sunlight Inshore Cup. Une boucle au large de Marseille, un trait de crayon qui tourne autour des îles et qui revient au bord, un défi sur lequel tous les marins du monde quel que soit leur « esquif » sont invités à se lancer. On court la Sunlight en voilier, petit ou grand, on y a même vu le VOR 70 de Lionel Péan, en kitesurf, en windsurf, avec ou sans foil. Certains s’y sont lancés en stand up paddle ou même en pirogue hawaïenne. Personne n’a essayé en luge à foin mais c’est autorisé. On peut se hâter lentement sur la Sunlight. La mer appartient à tout le monde, l’ivresse aussi. Harmut Rosa parle d’accélération et d’aliénation, la Sunlight ouvre une porte en sens inverse. Il n’y a personne avec un pistolet mais c’est un GPS qui vous accompagne, signe des temps modernes. Plus tard, après avoir bouclé la boucle, très rapidement, rapidement ou pas, les impétueux se retrouvent au Yacht Club qui se trouve être un bar à marin. Ils refont le match et un peu le monde. Ou l’inverse. L’idée, c’est aussi de trouver des fonds pour emmener en mer les enfants qui n’ont plus la chance d’avoir leurs parents. Parce que celui qui s’agite en coulisse a partagé leur destin avant d’être adopté par un couple qui avait un Centurion à Port Manech. Ainsi qu’un piano et une grande bibliothèque…

Au Sunlight Yacht Club, endroit improbable, baroque, burlesque et génial, tantôt désert, tantôt bondé, l’idée en suspension dans l’air est justement de s’inventer une famille avec les projets et les amis qui y croient.

Photo (et bien plus..) : Antoine Beysens