Tout est parti d’un article du magazine Forbes, le 2 juin 2010. Son titre était : « Kiteboarding is the new golf » et il portait sur le MaiTai Kite Camp, une nouvelle initiative de networking directement liée au kitesurf,et non plus effectivement autour du golf, de la voile (ou du rugby en France) et dédiée aux décideurs. Le sujet, court,  disait en substance que les kiteboarders et les entrepreneurs avaient en commun le goût de l’adrénaline et du risque, le parallèle fonctionnant avec ce sport émergent. Le constat en lui-même est vrai, mais manque un peu de profondeur. De plus s’il s’applique très bien au kitesurf, dépasse largement ce cadre, c’est en l’occurence ce que dit cette vidéo.

Les rapports entre le sport et l’entreprise sont nombreux, ils sont sans doute plus étroits dans le monde anglo-saxons, différents en tout cas. Globalement, le sport représente des « valeurs » que l’entreprise essaye de mettre à profit dans son fonctionnement, voire de s’approprier pour son image. C’est finalement assez naturel, au sein de l’entreprise comme en sport, il faut mobiliser des équipes, gérer des individualités différentes, fédérer des énergies, se fixer des objectifs, mener une action pour les atteindre. L’entreprise a besoin de la symbolique du sport, elle peut aussi s’inspirer de ses méthodes. Elle doit surtout s’interroger sur ce qui sous-tend le sport et ses évolutions.

En effet les données de l’équation ont changé :

  • le monde se globalise, la société se métamorphose et le rapport au travail est à réinventer
  • le bouleversement provoqué par internet a profondément impacté l’entreprise qui doit s’adapter à un monde plus ouvert, où les opportunités sont plus nombreuses mais la concurrence beaucoup plus rude, plus instantanée, imprévisible.
  • Par ailleurs, l’entreprise doit aussi intégrer une génération digital native qui n’a plus la même relation au travail, qui veut un autre forme de collaboration, moins pyramidale, plus rapide.
  • Le sport a lui-même beaucoup changé ces trente dernières années sous l’influence des changements sociétaux, les attentes des pratiquants sont différentes, une autre culture sportive est aujourd’hui bien implantée.
  • La génération millénium va elle aussi développer un nouveau rapport au sport

Une grande partie de la réalité sportive se déroule encore dans un cadre très formel et très prévisible : terrain délimité, système de règles, hiérarchie verticale (comme en entreprise), rôles bien identifiés, ensembles de scénarios prévisibles. Comme le notait en 2016 le magazine Spirit Outdoor sous le plume de Guillaume Desmurs « Le tennis ou le golf sont figés dans leurs règles britanniques bien établies, et personne ne trouve à redire au fait qu’on passe de 15 à 30 puis de 30 à 40. C’est ainsi. On n’imagine pas Federer remettre en cause la longueur des lignes blanches ou la hauteur du filet. On n’imagine pas Tiger Wood jouer un 18 trous à l’envers. C’est pourtant ce qui se passe tous les jours en outdoor ». Effectivement, en outdoor, en surf, en kitesurf ou en mountain bike, le plus souvent, il n’y a pas d’autres règles que votre imagination. Il est même conseillé d’innover. Votre esprit est invité à fonctionner différemment.

Il n’est pas question un seule seconde de comparer qualitatitvement les deux univers sportifs mais de tenter un parallèle. Une grande majorité des nouvelles pratiques sportives se déroulent en pleine nature. Il faut s’insérer dans un environnement en mouvement, y trouver son équilibre, s’adapter sans cesse. Le surf étant à ce point le plus emblématique, le surfeur devant choisir une vague qui passera quoiqu’il arrive, se synchroniser avec elle, utiliser au mieux son énergie. On comprend bien que le skieur dans sa face vierge, le grimpeur sur sa paroi,  ou puisque tel est notre sujet, le kitesurfer qui évolue à la fois sur un plan d’eau changeant et se propulse avec le vent doivent sans cesse recomposer avec leur environnement et qu’il leur faut parfois « innover » pour continuer leur trajectoire. Leur pratique « libre » ne consiste pas uniquement à maîtriser une technique, développer une stratégie pour battre un adversaire dans un cadre donné, mais de s’adapter sans cesse à un référentiel fluide et qui le restera. En conséquence, ces pratiquants ont des motivations différentes et un « profil » qu’on considère encore souvent comme atypique.

S’adapter, innover, imaginer d’autres voies, d’autres solutions, est également le lot de l’entreprise aujourd’hui plongée dans la réalité du 21 ème siècle global. Dans un monde beaucoup moins figés qu’auparavant, confrontés à une concurrence mondiale et proteïforme, sur des marché où une innovation peut en tuer une autre, le dirigeant et l’entreprise toute entière – donc ses salariés – doivent être en mouvement. S’ils sont habitués à ce type de situation, il est permis d’imaginer que ce sera plus efficace.

Joël De Rosnay soulève dans son livre « Surfer la vie » de très nombreuses problématiques intéressantes, attardons nous sur l’un d’elle car elle entre dans le périmètre de notre sujet. Il parle justement du rapport des nouvelles générations avec le travail et l’entreprise, de l’inévitable capacité d’adaptation nécessaire, du besoin d’avoir d’initiative personnel, de relations humaines plus horizontales que verticales, d’une hiérarchie davantage basée sur la compétence, sur les modes collaboratifs et le partage qu’ils connaissent sur le net. C’est ce qu’il connaissent dans leur manière d’appréhender internet, c’est ce qu’il peuvent expérimenter dans les nouveaux sports, c’est ce qu’ils souhaitent en entreprise.

Zygmunt Bauman parlait de société liquide. « Les sociétés modernes étaient « solides » au sens où elles avaient, depuis le siècle des Lumières, des projets collectifs assurant leur cohésion et leur marche historique. L’objectif commun de penseurs aussi différents que Voltaire, Rousseau, Marx ou Bakounine était la construction rationnelle d’une société qui pourrait être finalement juste et en sécurité.

La société a commencé à devenir « liquide », selon Bauman, quand cet horizon s’est effacé avec l’avènement de la mondialisation. Ce qui domine désormais n’est plus la sécurité collective mais la liberté de l’individu, sous la forme notamment de la consommation (l’art de vivre est un art de consommer), des rôles interchangeables (professionnels ou sexuels), de la flexibilité universelle (des emplois comme des valeurs). » (Source Le Monde du 13 janvier 2017)

Pour construire l’entreprise capable de s’adapter à ce monde, il est nécessaire aussi de recruter de nouveaux profils, des gens capables « d’agir » et de « réagir » sur des modes différents . Raison de plus pour les RH de s’intéresser aussi aux profils issus des nouvelles tendances du sport et aux dirigeants de se réunir autour de nouvelles thématiques. Après Bill Tai et ses Maï Taï Kite Cap, Laurent Houitte a créé en France Kite & Connect qui organise un peu partout en France et depuis plus de deux ans des diners/rencontres thématiques, ainsi que des kitecamps sur les plus beaux spots du monde. Par ailleurs, The Galion Project réunit aussi des entrepreneurs autour de l’innovation de rupture et compte quelques ténors de la nouvelle économie à son bord. Ce n’est donc pas une coïncidence.