Archives codezero, 30 mars 2014. L’article le plus lu du blog avec celui de Robby Naish sur le tabou de l’âge dans la glisse. Ce papier a fait l’objet de plus de 110 partages sur FB, il a été liké plus de 1400 fois et a touché 10 000 personnes lors de la premières publications (données FB) et plus de 14 000 personnes (MAJ du 10/10/2016) la seconde fois grâce à une mise en avant spécifique sur FB. Ces statistiques étaient visibles sur l’ancien site CZR. Le plus important peut-être, nous avons eu beaucoup de plaisir à écrire ce texte. 

L’idée, c’est l’inexorable évolution technologique et le sujet, le bateau à voile. On pense presque automatiquement à sa représentation la plus commune dans l’inconscient collectif et dans la réalité, un monocoque avec un gréement composé d’un mât, d’une grand-voile et d’un génois. Un ensemble simple et fabuleux à la fois. Comment l’évolution technologique peut-elle s’en emparer et le ré-inventer. Reprenons depuis le début.

Dans l’absolu, je dis bien dans l’absolu, la structure du voilier traditionnel est, sur le plan fonctionnel, restée préhistorique. Si vous avez du mal à l’admettre, débarrassez-vous un instant de tous les « sentiments » avec lequel vous le considérez, ne pensez à rien d’autre qu’à la fonctionnalité.

Premièrement, si la coque permet effectivement à l’ensemble de flotter, mais en déplaçant un volume d’eau, elle est le principal obstacle à l’avancement. En terme de rendement, une coque à déplacement n’est pas une bonne affaire. Vous objecterez que le moteur à explosion aussi, c’est vrai. On ne justifie pas une aberration par une autre.

Le volume sert tout de même à le rendre habitable, c’est une belle idée mais cette fonction supplémentaire va se traduire par un surcroit de poids qui ne va pas améliorer le rendement. Ca se complique mais ce n’est que le début ; La propulsion passe par l’adjonction du gréement, c’est à dire du mât et des voiles, qui vont transformer l’énergie renouvelable – heureusement – du vent. Mais la résultante des forces va provoquer la gîte de la coque ; L’inclinaison du bateau si vous préférez.

D’un strict point de vue poétique, la gîte est une bénédiction, elle donne ce supplément d’âme au bateau avec lequel les peintres et les photographes nous ont fait rêver. Sur le plan fonctionnel, c’est un souci supplémentaire. En effet, à mesure que le gréement penche, je schématise, sa puissance diminue. Et, corolaire, la vie à bord se complique… un peu comme si une voiture se mettait à glisser sur les portières au-dessus de 50 km/h…

Le voilier monocoque est un engin sublime, auquel les plus grands architectes (j’ai une pensée émue pour William Fife…) ont donné à diverses époques une extraordinaire beauté et finalement beaucoup d’efficacité…. C’est un engin symbolique, une petite « unité » de production de rêve,  un vaisseau pour quitter la terre, et d’une certaine manière on ne peut que s’en réjouir. Le « rendement » ne dirige pas entièrement le monde, mais en 2014, un voilier monocoque « lambda », on ne parle pas d’Imoca, est un fossile…

Ne sur-jouer l’indignation, ce n’est pas nouveau, les ingénieurs essayent depuis longtemps de « sortir » la coque de l’eau – un comble – pour diminuer les frottements. On citera rapidement le voilier Paul Ricard, l’Hydroptère bien sûr, emblématique, et les catamarans à foils de la dernière Coupe de l’América. Je fais une rapide aparté, le catamaran a été une réponse structurelle au problème de la gite, ni plus, ni moins, sachant que les deux coques permettent aussi de déplacer moins d’eau. On progresse.

Capture d’écran 2014-03-29 à 09.52.54On sait donc que les foils sont une réponse efficace aux problèmes posés par la coque. Les foils la font « disparaitre » sur le plan hydrodynamique. Restait à s’attaquer au moteur.

Les voiles participent à la beauté du bateau mais là aussi c’est la subsistance d’une solution d’un autre âge. Sachant qu’un gréement fonctionne comme une aile d’avion, je vous passe les détails, une réplique d’aile d’avion semble une meilleure réponse que du tissu tendu à la hâte. On en arrive aux catamarans à foils propulsés par un vrai «  profil  », une aile d’avion. C’est à dire la coupe de l’America à San Fransisco l’année passée avec Oracle et TNZ. Fabuleux. Au passage, ces bateaux ont transformé l’Hydroptère en antiquité, mais ce monument aura tant fait pour la modernité vélique…

On peut faire un parallèle pour se consoler. L’ensemble pédalier/pignon/dérailleur sur les vélos du monde entier est aussi un système très imparfait mais il remplit presque parfaitement sa fonction, les coûts de production sont faibles, le poids est très mesuré, et toutes les tentatives de mise au point d’une boite de vitesse simple et susceptible d’être produite en série ont échoué. Le voilier monocoque est facile à produire, avec toutes ses imperfections, il est un excellent compromis entre plusieurs paramètres. Dans un autre ordre d’idée, une Triumph Scrambler ou une Harley Davidson ont aujourd’hui du succès en raison de leur caractère marqué, défauts y compris. Pour résumer, on aime un voilier aussi pour sa personnalité.

Le stade suivant est un trimaran sans véritable coque, monté sur foil et propulsé par un kite. C’est le projet kiteboat. On s’affranchit du frottement et de la gîte car une aile, aussi moderne soit-elle, génère aussi le même défaut « initial » d’une voile, la gite. Par ailleurs, le kite va chercher la puissance beaucoup plus haut et il n’y a plus d’interférences dynamiques « négatives » entre le gréement ou la coque. Bien au contraire…. L’engin est extrêmement moderne, et si un bateau tracté par un kite n’a pas nécessairement besoin d’être un foiler, l’équipe américaine insiste sur l’évidence du « mariage » de ces deux technologies. Restons tout de même pragmatique, cette solution technique a ses qualité et ses défauts, on verra dans les années à venir, notamment pour la vitesse, ce qu’elle peut donner… De mon coté, j’attire votre attention sur la plate-forme pivotante sur laquelle le pilote prend place. Mieux qu’un jeu vidéo… et en voyant ces images, je ne peux pas m’empêcher de penser que l’avenir est en marche, j’y reviendrais dans un autre chronique…

Don Montague, l’homme à la source de ce projet a longtemps été designer chez Gaastra puis Naish Sails. Encore un homme de la glisse. Il est aussi à la tête de Makani Power, start-up récemment rachetée par Google. La voix mène naturellement à l’énergie renouvelable.

Post-Scriptum : bien évidemment, pour aller tirer quelque bord en faisant l’éloge de la lenteur avec des amis, et un verre de vin à la main, le monocoque a de beaux jours devant lui. Enfin, quoique. La bouteille et la gîte sont peu compatibles. Marins du monde et amoureux de la mer, je vous salue… voyez aussi ce texte comme un «essai  » voire un petit jeu avec une idée et des mots.

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