Dans une tribune parue dans Le Monde  publiée en septembre dernier, peu de temps après l’édition de l’UTMB, Florence Soulé-Bourneton (anthropologue) et Sébastien Stumpp (Sociologue) analysaient « l’engouement pour ces événements sportifs hors norme » que sont les ultra-trails. Il nous a semblé utile de revenir sur l’argumentaire évidemment très bien structuré et de tenter d’y répondre, car si l’analyse sociologique semblait d’abord distanciée, elle plie finalement sous le poids des préjugés.

D’entrée de jeu, le titre ne laisse guère de suspens « L’ultra-trail est l’avatar d’une société de la performance ». Les auteurs décomposent ensuite leur analyse en deux volets : le « savoir-faire » et le « savoir-être ».

Dans la première partie consacrée au « Savoir-faire », le regard descriptif porté sur le pratiquant et le sport en lui-même n’est pas choquant bien que l’on devine rapidement dans quelle direction il mène.

«En mettant ses capacités cognitives au service de sa pratique, il entend ainsi prendre ses distances avec la vulgate sportive, celle des athlètes qui enchaînent les tours de stade sous l’œil avisé d’un entraîneur. Se joue ici un enjeu majeur de distinction pour l’ultra-trailer entre la dimension savante et autogérée de sa pratique, caractéristique d’une société de la connaissance dont il est le produit, et celle considérée comme profane du pratiquant sur piste, qui se contenterait d’appliquer des process d’entraînement.»

La charge est directe, les mots comme distinction ou dimension savante, produit, profane ne sont pas choisis au hasard :

  • En présupposant un mépris (vulgate sportive), les auteurs font une double erreur. D’une part l’ultra-trail est sans doute de tous les sports émergeants de cette culture sportive apparue à la fin des années 70, celui qui dans l’esprit se rapproche le plus de la sphère sportive traditionnelle, puisque si le fondement de l’U.T. est bien de se mesurer à soi-même, il partage les éléments constitutifs du sport pyramidal que sont la compétition, des règles, un classement, un vainqueur.
  • D’autre part, conscients des enjeux et de la performance à fournir, ceux qui se lancent de longues heures sur des terrains exigeants ne se contentent pas d’acheter des montres connectées mais s’inspirent des méthodes d’entrainements la plupart issues des acquis de la course à pied « classique » pourrait-on dire.
  • Le passage sur l’achat d’objets techniques et l’intérêt pour les données trahi une vision caricaturale d’un monde marchand vu comme forcément coupable.
  • Enfin, en pensant que les pratiquants d’U.T. considèrent comme profane la pratique sur piste, ils oublient simplement l’histoire. Les premiers passionnés de running, dans les années 70, était bien méprisés par les tenants de la culture traditionnelle issue de la piste. C’est eux qui essayaient d’empêcher les nouvelles formes d’épreuves, c’est eux qui ne désiraient pas que les femmes courent elles aussi. Le mépris aujourd’hui n’est pas forcément symétrique, la piste si elle est moins pratiquée souffre plus de la rigidité des structures que d’un manque d’attractivité. A l’heure du crossfit, on pourrait réinventer le stade; nous travaillons d’ailleurs sur ce sujet passionnant.

Le ton ne change guère lorsqu’il s’agit d’aborder le «savoir-être»; en liant la pratique au «modèle performatif et technologique», ainsi qu’à la «société de la concurrence» ils nous paraissent vouloir dénoncer ce qui est le travers même du système (le sport traditionnel) qu’ils veulent sans doute défendre. L’U.T. a déjà fait couler beaucoup d’encre mais là encore le propos nous semble inadapté. Nous avons déjà abordé ce sujet, le sport compétitif dans son ensemble, l’idée qui a présidé aux structures du sport dont on fait l’exemple en France, celui des J.O, est autant le sport pour tous qu’un système concurrentiel qui pousse vers la performance donc l’élitisme et qui ne s’embarrasse pas de l’impact psychologique sur les « perdants ». Les enfants ne trouvent pas que le bonheur dans les clubs sportifs, fussent-ils associatifs.

Le passage sur la motivation est plus crédible. Effectivement, la logique compétitive est présente en ultra-trail et toute le monde n’est pas là que pour faire l’expérience de lui-même.

On retrouve un peu de mesure quand les auteurs remarquent : « Cette forme de sociabilité, qui valorise les qualités d’empathie et de bienveillance, révèle assurément un désir de se rassembler dans un monde marqué par le déclin des temps collectifs.  Elle traduit en même temps une autre façon d’être ensemble, plus éphémère, moins contraignante que le modèle associatif traditionnel et principalement tournée vers les aspirations personnelles. » mais c’est là que le bas blesse également. Ce que ne manquent pas de noter certains lecteurs (seuls les abonnés du Monde peuvent commenter) qui s’amusent de cette idéalisation du sport d’avant.

Car une partie de l’idée de cette tribune est bien là : « Au final, on ne peut qu’être interpellé par la façon dont les ultra-trailers, chantres d’un discours anti-normatif, reproduisent les transformations touchant, depuis les années 1980, d’autres espaces comme ceux du travail ou de l’école. ». 

Sur ce dernier point, c’est associer des choses contradictoires. L’ultra-trail serait un symptôme de la dérégulation du sport pour ne pas dire d’une « libéralisation » du sport. Nous pensons que le sport s’est effectivement «libéré » davantage que libéralisé. La plupart des tendances sportives des quarante dernières années sont le fruit d’une quête de plaisir et non de résultat. La concurrence directe y est beaucoup moins présente.

C’est d’autant plus dommage que le paragraphe suivant vise très juste : «Cette situation interroge d’autant plus qu’elle aboutit à une synthèse originale entre des valeurs profondément contradictoires : hiérarchie sportive et horizontalité des rapports, hyperconnectivité et retrait du monde, régimes alimentaires à base de produits bio et consommation de gels et de poudres chimiques… Ce bricolage identitaire n’est pourtant guère discuté dans le monde de l’ultra-trail et semble aller de soi. »

La fin malheureusement n’est pas convaincante : «Mais ce qui questionne surtout, c’est la vacuité du projet sportif collectif porté par les pratiquants. Comment envisager, quand chacun semble courir pour soi au milieu des autres, de porter des projets communs d’éducation corporelle ? Comment créer des liens ne se réduisant pas à la consommation éphémère d’un temps sportif mais s’inscrivant dans un véritable temps social, comme ont su le faire pendant longtemps (et certes imparfaitement) les grandes institutions sportives et les mouvements de jeunesse ?»

Le terme d’éducation corporelle interroge. Passons également sur la vacuité. Pourquoi penser que les pratiques sportives qui sont le sujet se placent dans un temps sportif éphémère, pour quelle raison encore, utiliser le mot «consommation» ? Vieux réflexe anachronique ? Lecture politique plutôt que sociétale finalement ?

Les auteurs ont cependant raison sur un point quand ils relèvent le fait que les grandes institutions sportives et les mouvements de jeunesse ont sans doute su imparfaitement atteindre ces objectifs. Imparfaitement est le terme qui convient ; la vision très connotée années 60 prête à sourire. A cette époque, c’est une certaine idée de l’ordre et de la discipline qui régentait le sport, y compris le sport scolaire. C’est l’époque de la gymnastique et de l’éducation physique. La réalisation de soi n’était pas au programme (soulignons que la réalisation de soi ne se fait pas inéluctablement au détriment des autres) encore moins le développement personnel, et on peut le regretter car il interdisait le plaisir pour préférer le résultat et surtout le formatage. Il était interdit de rêver à d’autres desseins que de suivre les règles et les lignes. La notion de groupe n’était qu’une illusion aujourd’hui idéalisée. Elle n’existait que pour la détection des meilleurs et les mauvais n’avaient pas droit au chapitre. Le sport moderne signe le déclin de la discipline au profit de l’autonomie. Tant mieux. Les gens désertent les fédérations, c’est le résultat.

Les passionnés d’ultra-trail ne sont pas d’infâmes individualistes. Chacun court pour lui même, c’est entendu, mais au milieu et avec les autres. Les liens existent, ils ne sont pas moins intenses que ne le sont ceux d’un sport traditionnel où justement il n’est question finalement que de classement donc de hiérarchie. C’est ce même mécanisme qui a présidé au développement fulgurant du jogging que précisément les institutions sportives ne voulaient pas voir, trop sûres de leur vision sportive. On connait la suite. Courir est un geste élémentaire de liberté avions nous écrit.

Pour conclure et en revenir au titre, l’ultra-trail ne peut se résumer à cette caricature. Nous proposons un autre point de vue, « l’ultra-trail est le propre de l’homme », c’est l’objet de la tribune de Codezero qui prolonge cette analyse. Rendez-vous sur Codezero, lundi matin à 8h00 pour découvrir ce deuxième volet.