L’énergie produite par les sportifs n’est jamais vraiment perdue

15 Déc. 2021 | Analyses VISION, Innovation, Pascal Lenormand

Pascal Lenormand est un sportif passionné et ingénieur énergéticien. L’analyse qui suit est intéressante à plus d’un titre. Il nous explique en quoi le concept de récupération d’énergie des sportifs est discutable, c’est le versant technique de sa réflexion, et pourquoi cette idée même de qualifier l’énergie (dans ce cas en énergie “perdue”) est une erreur, c’est le point de vue philosophique du sujet. 

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La presse générale et technologique se fait régulièrement l’écho « d’innovations » permettant de récupérer une partie de l’énergie déployée par l’être humain dans ses activités. On a ainsi longtemps entendu parler de la Sustainable Dance Floor, annonçant la récupération de l’énergie des danseurs en boite de nuit. Le thème est récurrent en ce qui concerne les équipements de fitness…

Faut-il s’en réjouir ? L’argument reste plus souvent de l’ordre de la sensibilisation que du réel gain énergétique. On reste bien loin de Fifteen Million Merits, cet épisode de la série Black Mirror montrant un monde intégralement alimenté par le pédalage des prolétaires. Néanmoins, la récurrence de ce thème de la « récupération de l’énergie perdue » témoigne probablement de phénomènes importants dans nos sociétés et quant à notre relation au sport en particulier.

Aucune des « inventions » régulièrement mentionnées ne parle d’une autre conversion énergétique que celle allant du muscle à l’électricité. Cette correspondance nous semble automatique aujourd’hui. C’est pourtant loin d’être évident, et en réalité, ne reflète ni le bon sens, ni la réalité historique. Depuis la nuit des temps, et y compris après la révolution industrielle, la meilleure « récupération » d’énergie musculaire est son usage mécanique. C’est cohérent : le corps transforme l’énergie chimique de la nourriture en énergie mécanique par l’activité des muscles. Ces muscles peuvent à leur tour actionner des mécanismes. Et quand ces mécanismes servent à produire de l’électricité, les pertes sont très loin d’être négligeables, aboutissant à un rendement inférieur à 40%.

Pire : si l’on devait effectivement produire de l’électricité sur base musculaire, de nombreuses optimisations seraient possibles, par exemple en stabilisant la vitesse de rotation, en utilisant de lourds volants d’inertie, et en fixant une vitesse de rotation optimale. (lire ici Low Tech Magazine). Est-ce le cas ? Non, ce qui est en soi une preuve que la production énergétique n’est au fond, nullement un objectif. Si la récupération d’énergie sur les activités sportives avait réellement un but énergétique… on ne s’y prendrait absolument pas comme ça.

Les nombreux exemples de machines à pédales, tant au début du 20è siècle que dans les années 70. (Lire ici Low Tech Magazine). Nous nous extasions donc sur des dispositifs particulièrement inefficaces, à l’impact énergétique qui ne peut rester qu’anecdotique, voire carrément négatif, si l’on considère l’ensemble de la chaîne énergétique.

Une comparaison assez simple peut permettre d’évaluer le côté dérisoire de la chose : celle de l’esclave énergétique, inventée en 1940 par Richard Buckminster Fuller. Si on compare la consommation énergétique d’un Français moyen, tous services confondus, et qu’on se demande combien d’esclaves humains pourraient la développer, on tombe sur la valeur incroyable de… 400 à 500. Notre vie « fonctionne » comme si plusieurs centaines de personnes travaillaient pour nous 24 heures sur 24, 7 jours sur 7. On comprend ainsi, instantanément, que, même si nous récupérions quelques dizaines de pourcent de l’énergie d’un seul esclave (nous) pendant quelques minutes, le gain reste négligeable.

Autre exemple, plus concret peut-être : cet article précise par exemple qu’une salle peut récupérer jusqu’à 300 W lorsque tous les appareils (on n’en précise pas le nombre) de la salle sont en production. 300 W, cela ne parle à personne, et peut sembler important. C’est se laisser piéger par notre manque de maîtrise des ordres de grandeur : 300 W, c’est un dixième de la puissance d’un petit deux-roues électrique . C’est 333 fois moins que la puissance d’une Renault Zoé, 1000 fois moins qu’une Tesla Model Y. C’est 6 fois moins que la moindre bouilloire électrique.

Pourquoi, donc, nous gargarisons-nous d’une « récupération énergétique » aussi dérisoire ?

En réalité, il existe des cas où cette récupération n’est pas dérisoire : c’est lorsque nous sommes des situations où quelques Watt/heure sont effectivement une quantité d’énergie conséquente, pour un service précis. Aujourd’hui, il existe des appareils nomades destinés à l’utilisation « hors réseaux », comme des radios, des éclairages d’appoint ou des chargeurs de petits équipements électroniques, sur lesquels on peut utiliser un appoint musculaire, souvent en conjonction avec une base solaire. Ce n’est pas un hasard si ces appareils sont répandus dans les milieux survivalistes.

Rien n’interdirait, pourtant, d’utiliser de tels dispositifs dans la vie courante. La SNCF a par exemple abondamment communiqué sur ses expériences We-Bike … sans trop insister sur le décalage évident entre ces microrecharges et les consommations énergétiques massives et parfois inutiles dans les gares. Malgré le décalage évident, la satisfaction reste : on peut produire de l’électricité. Mais l’une des clés majeures pour comprendre la séduction de ces systèmes de production électrique se cache probablement ailleurs, dans la locution souvent utilisée pour les décrire: ils permettent de « récupérer l’énergie perdue » par les sportifs.

C’est le « perdue » qui doit interpeller.

Car cette part « perdue » parle de l’inutilité de cette dépense énergétique qu’est le sport, et en particulier le sport indoor. Il témoigne d’une notion fondatrice pour la pensée issue de la Révolution Industrielle : l’importance des choses « utiles ».

C’est à la Révolution Industrielle qu’on voit apparaître un véritable combat idéologique contre l’oisiveté, ou les activités qui ne produisent rien… du moins dans le sens du modèle triomphant de développement industriel. Ce combat ira se nicher jusque dans l’organisation de nos nuits et de notre sommeil, car c’est à cette époque, en une génération, que le sommeil biphasique (sommeil + sieste) devient monophasique (nuit normale), une structure beaucoup mieux adaptée aux besoins grandissants de production.

(Voir : La grande transformation du sommeil. Comment la révolution industrielle a bouleversé nos nuits», de Roger Ekirch, postface de Matthew Wolf-Meyer, traduction de Jérôme Vidal)

A-t-on jamais dit qu’un vélo permet de « récupérer l’énergie perdue » d’un cycliste ? Bien sûr que non, car le vélo « produit » un service de déplacement, considéré utile… Du moins tant qu’il ne s’agit pas de vélo « loisir ». Car alors, l’utilité en devient beaucoup plus floue. En réalité, elle sort du champ de ce que les énergéticiens peuvent appréhender. Et c’est bien là que l’abîme s’ouvre. Car l’approche énergétique classique n’a des outils que pour mesurer trois choses : la chaleur, l’énergie mécanique (le déplacement) et ce qu’on a longtemps appelé « l’électricité spécifique ». Dans un tel cadre de pensée, que produit un sportif sur un rameur ?

  • Beaucoup de chaleur, qu’on peut d’ailleurs facilement « récupérer » par temps froid : c’est un chauffage d’appoint sans qu’il n’y ait rien à faire. Mais c’est moins high-tech, visible et mesurable qu’une recharge de portable…
  • Un peu d’énergie mécanique… mais à l’effet total nul dans le cas du rameur indoor : rien ne bouge, l’ensemble de l’appareil est même conçu pour ça : « gaspiller » l’énergie.

Donc, s’il n’y a pas de production électrique, même minime, ce sportif ne produit rien. Il dépense de l’énergie, de la précieuse énergie, et produit du « rien ».

De la santé physique et mentale, du plaisir, de la beauté même, objecterons certain.e.s. Est-ce « utile » ? Oui, bien sûr, sur le fond. Mais selon les critères ancrés depuis plus de 150 ans, ces critères qui valorisent les rendements, les valeurs mesurées, en est-on bien certains ? Le flottement apparaît, reconnaissons-le.

Et ce doute sur la légitimité à déployer tant d’énergie « pour rien » s’apaise un peu lorsque, enfin, on trouve un débouché « utile » à cette débauche énergétique. Si c’est pour recharger mon portable, c’est déjà mieux. Si en plus, ma contribution énergétique est renvoyée sur le réseau et contribue à l’éclairage de la salle, malgré les multiples et coûteuses conversions nécessaires, je ne suis pas loin de la sérénité : ouf ! Mon plaisir égoïste contribue un peu au bien commun ! Je peux sereinement transpirer, puis aller me détendre sous la douche, sans penser que mon heure d’effort aurait pu permettre de chauffer les premiers 25 cl d’eau…

Pascal Lenormand

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