Le grand voyage autour du monde est aux passionnés de voile ce que le «  drop out  » a été à la beat generation ou le retour à la terre aux hippies français des années 70. Un décrochage idéalisé. Tout larguer, céder à l’appel du large, ne plus revenir. Les grands récits d’Alain Gerbault, de Moitessier et d’autres ont façonné les rêves de quelques générations.  Il y a bien sûr toujours des candidats au départ mais le schéma n’est déjà plus le même. On construit davantage son projet, on le voit comme une parenthèse espérée, comme une nécessité, mais le retour est anticipé car souvent inévitable. Pour de strictes raisons de survie financière, pour l’éducation des enfants aussi. Parce que le monde n’est pas si facile à quitter…

L’image de la voile évolue aussi. Depuis les années 70 et 80, les moyens de « s’enfuir » ou à minima, d’aller en mer, sont plus nombreux. Quelquefois plus accessibles, moins contraignants. Résultat, le marché de la voile traverse une grave crise depuis 2008. Elle est d’abord économique mais aussi identitaire. « Posséder un bateau n’est plus un objectif, mais un moyen parmi d’autres d’occuper ses loisirs » pouvait-on lire dans Le Marin en juin dernier de la bouche d’un professionnel audacieux car le microcosme de la voile tarde à remettre en cause son modèle, persuadé que rien n’a changé depuis 1970. Dans l’absolu, naviguer à la voile est toujours aussi magique, mais le voilier est davantage perçu comme un rêve de moins en moins accessible, au coût considérable. Dans le même temps, les constructeurs sont tombés dans le même travers que l’automobile en privilégiant le haut de gamme, une certaine vision du luxe ou les équipements. Jusqu’à être en total décalage en termes de prix avec la grande majorité des français. Certains magazines ont suivi cette tendance. Un 37 pieds est presque devenu un petit bateau. De plus, dans une société française qui a un problème avec la réussite et l’argent, un voilier est devenu un objet de luxe. C’est regrettable mais c’est comme ça. Ne parlons pas de l’entretien, des problèmes de place au port, de taxes, d’utilisation…

Revenons un peu en arrière. fin des années 70, début des années 80. C’est l’arrivée de la planche à voile, le développement des sports de glisse et au delà de ce seul phénomène, le début dune évolution profonde des comportements. Le voilier n’est plus l’unique moyen d’aller jouer sur l’eau, il n’a plus l’exclusivité de l’accès à la mer. Qui plus est, la notion de voyage arrive dans le sillage de la planche à voile et du funboard. Or, le concept du « trip » a toujours fait partie intégrante de la glisse, il vient de la contre-culture, des beatniks. Les magazines américains comme Surfer ou Surfing ont toujours publié des récits de voyages dont le surf était la colonne vertébrale et les magazines de windsurf puis de kitesurf ont joué la même partition. L’origine de tout ça remonte aussi au film « Endless Summer » de Bruce Brown.

Ceux qui avaient 20 ans quand le windsurf a explosé, ceux qui ont vieilli avec Robby Naish, ont 50 ans aujourd’hui. « Les vieux d’aujourd’hui ne sont pas les vieux d’hier » me confiait un responsable produit d’une très grande marque de bateaux au salon nautique de Paris en décembre dernier. « Ils écoutaient Pink Floyd et fumaient des pétards ». Comprenez que leurs rêves et leurs aspirations ne sont pas les mêmes, pas du tout, que ceux qui avaient vingt printemps en 1965 ou 1970. La régate ou le grand soir version voile n’est plus leur tuasse de thé. Ca se joue a peu mais la différence existe. Aujourd’hui de nombreux quadras ou quinquas, ingénieur, architectes, cadres supérieurs, qui auraient eu un bateau parce que c’était une aspiration légitime, parce que c’était dans l’air du temps, pour le marqueur social aussi ne sont plus des acheteurs ou si peu. Au pire, ils en louent un pour les vacances. Un autre observateur avisé du milieu me disait que le coût d’une résidence principale dont le crédit pèse aujourd’hui beaucoup plus longtemps que dans le passé, est aussi un paramètre. Fort possible.

Revenons à notre CSP + de 40/55 ans (français mais aussi européen) pour viser large. S’il aime toujours la mer, il fait toujours du windsurf, beaucoup se sont mis au kite également. Aujourd’hui, il y a aussi le stand Up Padlle. Notre homme fait 2, 3, 4 voire 5 voyages par an, en famille souvent, au Maroc, en Espagne, dans les Caraïbes, à Zanzibar ailleurs pour vivre sa passion. C’est moins contraignant qu’un voilier, madame a moins d’obligation, souvent elle pratique aussi, c’est globalement moins cher, on peut changer de destination à chaque fois, ça ne remet pas en cause le reste, ce n’est pas perçu comme ostentatoire, c’est plus instantané en termes de sensations, plus rapide, plus direct. C’est dans l’air du temps.

Le surf trip a t-il remplacé la croisière ? Réfléchissez-y…

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