Et s’il fallait promouvoir le sport comme sixième sens ?

19 Sep, 2022

D’un côté, les Jeux olympiques, la Coupe du monde de football, le Tour de France cycliste, le Superbowl, etc. : émotions, rêves, efforts, victoires, champions, bonheur, exemplarité, identification, liesse populaire, mais aussi compétition, sélection, excès, échec, argent, influence, dopage, frustration et même violence.

De l’autre, vous et moi, le reste de l’humanité, des adultes, des enfants à la recherche du jeu, de partage, de soi, d’équilibre. Le haut niveau et le sport normal. Ces deux mondes se complètent-ils, se rencontrent-ils ? Le problème n’est pas là finalement. Le premier fait rêver, mais influence sans doute trop, ce que devrait-être le second. Surtout, il empêche de le considérer sous un autre angle.

Pour le commun des mortels, le sport est d’abord un facteur d’équilibre, mais l’action et l’objectif recherchés dans une heure de footing, de taekwondo ou de yoga n’ont rien à voir avec ce que propose la sphère du spectacle sportif de haut niveau. Or, un seul et même mot s’applique au deux. Pourtant, le sport qui se pratique va bien plus loin que la signification que lui donne la sphère compétitive. Aujourd’hui, des intellectuels, des chercheurs, des scientifiques nous disent des choses surprenantes sur le sport, sur nous-mêmes, notre corps. Ils nous décrivent l’importance du mouvement.

Ils nous disent que corps et esprit sont intimement liés, et que le fait de courir, danser, sauter mobilise notre esprit, notre mémoire. Ce qui ouvre des perspectives, pour le sport, beaucoup plus ambitieuses que seulement le fait de courir vite, d’avoir de gros biceps ou de gagner une coupe. Le sport va bien plus loin, il vous construit.

 

Sartre et Merleau-Ponty l’ont prétendu, nous pensons avec notre corps. Michel Serres disait quelque chose de comparable. Son livre, inspirant, sorti en septembre dernier, est intitulé Mes profs de gym m’ont appris à penser. Sachant à quel point le philosophe pensait bien, penchons-nous sur la question. En effet, il n’y a pas d’un côté votre corps, de l’autre, votre esprit. Les deux ne font qu’un, et le mouvement active les deux, profite aux deux.

Parlons aussi d’Alain Berthoz, ingénieur, psychologue, neurophysiologiste, directeur du Laboratoire de physiologie de la perception et de l’action. Son analyse est très détaillée. Berthoz affirme que nous avons ce sixième sens : le « sens du mouvement ». Nous avons tous des capteurs kinesthésiques répartis dans tout le corps et il existe un plaisir du mouvement, exécuté ou perçu, comme il y en a un de chacun des autres sens. De plus, il n’y a pas de mouvement sans pensée. Le sens du mouvement nous oblige à revoir notre conception du cerveau. D’une part, ce n’est pas un ordinateur qui calcule à partir d’informations fournies par les sens, c’est un simulateur qui fait des hypothèses sur la possibilité de réaliser tel ou tel mouvement et qui charge les sens de les tester dans la réalité.

« Le mouvement est nécessaire à la connaissance du monde, la perception est un processus actif, utilisant ce que nous avons appelé avec Jacques Droulez des “mémoires dynamiques”. »

Alain Berthoz trouve par ailleurs « que l’on attribue trop d’importance au langage au détriment de l’action, du corps sensible ». Au point de rêver d’élaborer une théorie biologique du « sens du mouvement », qui tienne également compte des émotions et de leur signification sociale et culturelle.

Nous y voilà. Il y aurait donc une sorte d’intelligence du mouvement. À minima une sensibilité. « Le corps est une interface sensible avec le monde, le mouvement est un mode d’expression global », ajoute Patrick Roult de l’Institut national du sport, de l’expertise et de la performance (INSEP).

Il n’y a donc pas d’un côté la tête et de l’autre les jambes. Tout est lié. Le rapport au sport peut donc être envisagé sur un plan plus large, beaucoup plus large : intellectuel, existentiel, sensible, émotionnel. On peut même imaginer que ce sixième sens joue un rôle dans nos orientations, nos choix même inconscients. Le mouvement proposé par telle ou telle pratique trouvant en nous un terrain plus favorable parce qu’en écho avec notre système de perception, notre intime nature. La question étant : et si c’était votre corps qui choisissait votre sport ? En fonction du rapport au mouvement et même à l’objet ? Pourrait-on même lier cette idée au concept de communauté émotionnelle de Michel Maffesoli ?

Remy Versace, professeur de psychologie cognitive à l’université de Lumière-Lyon 2 va dans le même sens : « Cette idée de simulation est centrale en cognition incarnée. Cette notion renvoie à l’idée que la cognition (processus par lequel un organisme acquiert la conscience des événements et objets de son environnement) se construit dans l’interaction entre l’organisme et son environnement. En d’autres termes, notre corps détermine notre rapport au monde, la conscience s’appuie en grande partie sur un corps agissant. La vision dépend aussi des sensations du corps ».

Venons-en enfin à António Damásio et à cette notion, centrale, de cognition incarnée ou « embodiment ». Ne vous arrêtez pas à ce terme scientifique un peu aride.

Damásio dit : « Je défends l’idée que le corps est un acteur essentiel dans tout ce qui a trait à l’esprit ».

Assez seul lorsqu’il a défendu cette thèse, il a été rejoint depuis par d’autres chercheurs. Dont la neuroscientifique Sarah Garfinkel qui explique : « Nos pensées, nos sentiments et nos comportements sont en partie définis par les signaux internes qui proviennent de notre corps ». Tout cela détermine jusqu’à la conscience de soi. En un mot, le corps aide à comprendre le monde (Cerveaux et Psycho, septembre 2019).

C’est aussi la thèse de Paul Ricœur. Les philosophes rencontrent ainsi les scientifiques. L’existence d’un homme est dirigée par les projets qui sont les siens, des projets qui s’inscrivent dans ses gestes et dessinent ses muscles. Le corps permet l’esprit et en retour, l’esprit sculpte le corps.

Que conclure. Le sport, bien que ce mot semble désormais trop petit pour ce qu’il désigne, est un champ de réflexion beaucoup plus vaste que ce qu’il incarne actuellement.

S’affranchir de cette ligne entre corps et esprit encore très présente nous permettrait de casser beaucoup de stéréotypes et d’apprendre, de « transmettre » le sport autrement. De le lier au développement global des enfants, de ne pas seulement se dire que le « mental » est important, dans le sens où il commanderait au corps de se surpasser (c’est souvent en ce sens qu’on l’entend), mais que le corps aurait aussi à “dire” à l’esprit. 

Analyse initialement publiée en 2020. 

Thierry Seray

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