Un anneau ovale, en terre. Des motos puissantes, sans frein avant. Des courses intenses et courtes. Des concurrents en paquet les uns contre les autres, à une vitesse folle, les pilotes négociant les virages en glisse, complètement en travers, pied intérieur au sol, contrôlant la dérive avec les gaz. Voilà,  très résumé ce qu’est le Flat Track, discipline essentiellement américaine, culturellement américaine née dans les années 30.

Nous sommes dans les années 70. Les européens découvrent les vertus du « flat » (on parle aussi de Dirt Track) quand un certain Kenny Roberts vient participer à ce que l’on appelle alors le Continental Circus – le championnat du monde de vitesse sur piste ancêtre du motoGP –  et commence à les taxer. Roberts est un des rois du Flat Track aux USA (il gagne même le championnat sur une Yamaha en 1973 et 1974) et son pilotage s’en inspire. La glisse s’invite sur le bitume, elle est synonyme d’audace insensée, de maîtrise ultime. A cette époque où la vitesse est reine, cette dérive subtilement ou sauvagement maîtrisée est symbolique. L’adhésion qu’elle provoque est irrationnelle, inexplicable. Le pilote qui sait glisser devient culte. Roberts est au goudron, ce qu’Hendrix est à la guitare. Une icône, un exemple, une source d’inspiration, une influence.

La suite, on la connait. Les américains vont continuer à venir chercher la gloire en Europe, les locaux ne se laisseront pas faire mais cet art de la glissade va rester. Le Flat restant très typique des USA, les motos étant vraiment ultra-spécifiques, seuls quelques modèles de séries se réclament de cette tendance mais personne ne transforme réellement cette fascination pour l’ovale. Même Harley Davidson, firme pourtant très impliquée dans la discipline sur ses terres, c’est le cas de le dire, se prend une veste avec un modèle qui s’en inspire. Dans le même temps, les japonais entament trois décades de règne sans partage sur le marché de la moto. La vitesse est l’imaginaire qui domine, les passionnés de deux roues se voient proposer en série des machines directement dérivées de la course sur piste, des missiles en vente libre dont la Yamaha R1 sera plus tard un des symboles.

A l’opposé, en Europe, où le Flat est quasiment absent, une autre tendance se fait jour dans les années 80/90 : les motos inspirées du Paris Dakar. Hybrides route tout-terrain, elles symbolisent l’aventure. Impressionnantes, mais aussi hautes, lourdes et aux dispositions tout-terrain finalement très limitées, mais porteuses d’une identité différente, elles séduisent une clientèle urbaine et ceux qui veulent rouler loin.

Nous revoilà en 2018. La réglementation routière a scellé le sort des hyper-sports. Difficile de posséder une moto qui va à 120 en première, est capable de négocier des courbes à 220, quand les routes sont limitées à 80. Les mordus persistent, beaucoup cherchent autre chose. Le Dakar est quasiment mort mais les courses de désert ont continué a alimenter les imaginaires. BMW, Ducati, Honda et d’autres ont encore des modèles qui ne sont autres que des motos SUV. Hautes, puissantes, capables d’avaler des kilomètres, on les croise sur l’autoroute. Elles remplacent dans l’esprit de certains motards les motos de routes, offrent aussi des réelles possibilités de voyager à deux, là où les routières sportives sacrifiaient le deuxième siège et le confort sur l’autel de la radicalité. Les marques les mettent en scène comme BMW. Leur univers flirte avec l’outdoor et l’aventure.

Revenons au Flat Track. Husqvarna, la marque qui fait le buzz depuis l’année dernière avec son retour aux affaires savamment orchestré, fait la une des médias spécialisés avec deux modèles inspirés de l’ovale (voir le clip du haut). Indian, firme américaine enflamme aussi la toile en scénarisant l’arrivée d’un modèle venu tout droit des anneaux en terre US, au travers d’une web-séries dont l’un des épisodes est consacré à un français Dimitri Coste, journaliste, photographe, pilote et surtout personnage décalé qui colle parfaitement aux codes actuels . On notera que celui qui préside au renouveau de la marque n’est autre qu’Ola Stenegard a qui l’on doit le succès du programme Nine T chez BMW. Pas vraiment un amateur en storytelling. Impossible de ne pas citer Triumph, monument  anglais emblématique dans le passé d’un certain immobilisme voire d’un immobilisme certain, réputée pour ses fuites d’huile, qui est redevenue aujourd’hui une griffe ultra sexy, inventive et sur tous les fronts (Speed, scrambler, Bobber).

Globalement, depuis quelques années, on assiste au retour de l’influence du Flat (qui revient à la mode après avoir encaissé un gros passage à vide) et plus largement du tout-terrain, de la moto de caractère avec les nombreuses motos estampillées « Scrambler ». Avant qu’il existe de véritables motocyclettes capables de rouler off-road, une Scrambler était dans les années 60, une moto de route équipée d’un large guidon, de pneus adaptés à la terre, et d’un pot d’échappement relevé. Pour résumer, sous diverses formes La moto revient à ce qui fait son essence. Pas uniquement la vitesse et la puissance mais surtout la liberté. D’ailleurs Husqvarna avec ses deux modèles 401 et 701 remet au goût du jour la « petite » moto.

La nostalgie est une tentation, une inclinaison, parfois une stratégie d’adaptation, un retour aux sources. Tout dépend de ce que l’on en fait. Le néo-retro est une tendance plutôt progressiste finalement. Il s’agit de reformater le passé. De se servir de ses racines pour inventer une modernité acceptable. Et de faire du business. L’usage ne prend pas le pas sur le rêve, l’inverse non plus. Ou pas trop. Le Flat est une façon moderne d’incarner une identité forte à un modèle. De faire rêver.

La Husqvarna Svartpilen, l’Indian 1200 Scout, d’une autre manière la BMW Nine T (Scrambler ou pas) ou la Ducati Scrambler réactivent ce que la moto a matérialisé dans les années 70, la liberté, l’évasion. Avant que l’on nous vende de la technologie et de la performance jusqu’à plus soif. La catégorie des motos d’aventure  plus en phase avec la culture européenne – participent du même phénomène. On peut sourire en pensant qu’elles seront majoritairement utilisées sur le bitume mais dans l’esprit de leurs possesseurs, roulent aussi la légende.

Tous ces modèles ne forment pas le gros des volumes mais sont pourvoyeurs de marge et d’image de marques. Toutes ces tendances ont commencé par être minoritaires mais ce sont bien l’évolution des valeurs sociétales, des attentes qui ont fait qu’elles influencent aujourd’hui réellement le marché de la moto. Bien comprendre ce type de mécanisme est essentiel pour établir une stratégie d’avenir. Il en existe de similaires en outdoor, en vélo, en surf et même en fitness…

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