Il y a l’histoire du sport et celle du tourisme qui s’entrecroisent. Il est question aussi de lieux et de saisons. Luc Bouvier, Insider du Think tank Codezero, géographe et montagnard, revient en arrière, décrypte pour nous cette équation à quatre variables et nous aide à prendre du recul.

Qu’ils soient mondiaux sous le soleil Russe ou municipaux aux Herbiers, les gazons des stades sont verts. Une fois semé, le terrain ne bouge pas. Le résultat et les pronostics affiliés convoquent cette stabilité. Ce gazon par un semis régulier se défait du saisonnier. Pourtant, l’étymologie de saison c’est sationem (semer).

La saison c’est « le temps pour… », il y a un temps pour tout dit-on et l’été la saison celle des vacances ; la saison où les sports normés, les sports de stade prennent aussi congés eux-aussi. Vacances, tourisme et sports de nature sont liés, notamment par la saison. L’été. Ce temps retrouvé de la sensualité : « En vacances le temps cesse enfin d’être de l’argent et devient du soleil et du vent » écrit en 1956 Beatrix Beck.

Le break estival qui concentre les deux tiers des nuitées touristiques annuelles en France semble logiquement un temps fort des sports de nature, météo favorable, temps mort des sports disons calendaires. Or si l’été est rupture, il est pour la majorité d’entre nous synonyme de nature puisque nos vies sont urbaines, de « Bouger dehors » comme balancier indispensable à nos vies citadines et sédentaires. De déconnexion également. Bref de ce qui fait le succès des Activités de Pleine Nature depuis une bonne trentaine d’années. Les APN sont nées de la modernité et ont été partie prenante du développement touristique de ce dernier siècle. Siècle d’horreurs mais aussi celui de la libération du temps et du règne de l’individu.

Il n’en a pas toujours été ainsi concernant l’été. La belle saison l’est même devenue par le tourisme et donc par les APN et le rapport à la nature qui a changé. Le froid ou les jours torrides que l’on subissait autrefois par les labeurs menés dehors participèrent à n’en pas douter à la mise à l’abri dans les salles, stades… On ne voyait pas la nature avant que l’on s’en éloigne par la révolution industrielle en quelque sorte, si ce n’est pour la chasse. L’existence d’une Nature en tant que telle (d’un Wilderness notamment) vient de la culture protestante.

Le sport anglais d’il y a cent ans était tourné vers les autres et la cité. Comme chaque ville devenait concurrente d’industrie avec sa voisine, on prolongeait alors ceci sur le sport. Le sport était alors acte d’intégration à un système et pas d’évasion. L’ère était plus à la technique qu’à l’esthétique. L’été n’était donc pas réellement différencié du reste de l’année, la saisonnalité touristique n’existait pas encore hormis chez quelques aristocrates. Ce sont des gentlemen anglais à la fin du 19ème (dont Thomas Cook) qui propagèrent le désir d’ailleurs. Ils développent de cordes en piolets le Tour-isme européen avec les Alpes comme épicentre. Pour les alpins, paysans, les sommets étaient hostiles et il fallait bien être un de ces conquérants de l’inutile anglais pour aller y chercher le diable. Quand la saison du foin prenait place pour les uns, les autres oisifs instauraient eux un nouveau temps, un temps du loisir : aller en-haut tant que c’est la saison et que le temps le permet. Autre regard, autre été. Leur été se déroulait à la montagne et l’hiver à la mer, on cherche à adoucir les saisons.

Mais très vite avec l’industrialisation galopante, la respiration de l’été pour les travailleurs va s’institutionnaliser avec les congés payés. L’imaginaire estival va exploser avec l’auto, la N7 ou le Tour de France. La saisonnalité touristique moderne s’inverse puisque la montagne sera beaucoup moins la montagne de l’alpinisme aristocratique ou des cures avec l’incroyable explosion du ski, ses remontées et ses vêtements futuristes. Terminés les bains de mer habillés d’hiver, les ouvriers sortant de l’usine veulent bronzer. Hiver et été sont les mêmes faces de la médaille des vacances et du tourisme. L’été devient un temps fort, l’hiver aussi de façon plus restreinte. JO d’hiver, tubes de l’été, les bronzés & les bronzés font du ski : par les Trente Glorieuses, la polarisation saisonnière atteint un climax. Les années 60-70 et les idéaux libertaires venus de Californie implantent en France une culture de l’outdoor et de la glisse où la vie se teint toute entière de son désir permanent de vacance quitte à être plus pauvre. C’est « L’Endless Summer » des surfers, toute une imagerie et une création artistique. Les vacances, à travers elles le tourisme et à travers lui les sports de nature, ont inventé de nouveaux espaces pour de nouvelles pratiques. Nous allons en nature ressentir les aléas du temps dont la modernité a fini par trop nous protéger. Tout le monde veut partir mais beaucoup veulent déjà fuir ces nouvelles masses. Comme les trois saisons du travail sont celles du résultat, l’été est celle des expériences.

Complétons l’esquisse rapide de ces changements touristiques et sportifs en évoquant le concept des dissidences récréatives (Bourdeau, Lebreton, 2013) à l’oeuvre aujourd’hui. Il y a dans la culture outdoor, ce désir d’individuation et donc d’insoumission aux règles, à l’institution. Mais le rapport à la saison est lui accepté, même si tout est sur la table aujourd’hui et que l’émancipation du lieu et de la saison est immense, la dissidence ne s’exerce que peu dans le rapport des APN à la saison.

Un paradigme fondamental de cette déconstruction des temporalités dans ce post tourisme est l’entre deux. L’ailleurs s’invite dans l’ici, le voyage dans le quotidien, l’urbain des skatepark s’implante à la montagne, l’escalade des grandes voies enfante le bloc puis des pratiques urbaines sur des ponts etc… L’hybridation et le renouvellement (Swimrun ou Hike & fly récemment) sont permanents, parfois initiés par le marché, parfois spontanés.

Civilisation des loisirs qui voit le temps du travail se morceler et diminuer. L’été est la saison qui nous regroupe le plus aujourd’hui quand on sait que moins de 10 % des français partent au ski chaque année (alors que nous avons le plus gros domaine skiable au monde). Néanmoins, si l’été est plein pour certains, même plein d’un farniente délicieusement vide, pour les plus défavorisés l’été est la saison du temps mort au soleil plein d’ennui. Frustrés à demeurer dans la chaleur urbaine. La saison du dépaysement sans quitter sa ville on la subit. Si certains augmentent leur été et le multiplie en partant, d’autres aimeraient le diminuer si c’est pour le vivre dans ces conditions. L’été permanent ou l’hiver au soleil imprègne nos sociétés et ses idées; dans les chiffres, seule une modeste frange est concernée bien sûr.

On peut la répartir entre les plus aisés pour qui la question ne se pose pas, les retraités et les adultes sans enfants (plutôt jeunes quoique) pour qui le détachement saisonnier rejoint un mode de vie nomadisé. En enfonçant des portes ouvertes, pour tous les autres, les classes moyennes, l’été est la saison des vacances. Pour cause de travail salarié et surtout du calendrier de l’administration publique et scolaire. Pourtant il y aurait encore beaucoup à faire en termes de scolarité et d’activité de pleine nature pour les enfants et les familles. Encore trop rares sont les bike-parks tournés vers les petits par exemple. « Si l’été est mort c’est qu’il n’y a pas assez d’outdoor! » en slogan facile. Mais interrogeons-nous sur l’importance des APN pour sortir les gens et surtout les enfants de la cité.

Paradoxe: les moyens d’interagir par le jeu et le sport en pleine nature n’ont jamais été si nombreux mais jamais les enfants (et donc les futurs touristes de demain )n’ont été si nombreux à rester cloitrés dans du bitume. Inégalités de services ou manque de souplesse des associations ? Les acteurs des territoires alpins qui peinent à fidéliser une clientèle estivale et jeune notamment, commencent à comprendre que le Club Albin Français ne représente pas la porte d’entrée idoine pour développer un goût pour la montagne dans sa vie.

En lecteur de Codezero, vous serez  sans doute choqués par cette étude britannique (2010) indiquant que 20 % des enfants de moins de 12 ans n’ont jamais grimpé à un arbre, une minorité savent reconnaitre une chouette et la distance qu’ils passent éloignés de leur maison a presque été divisée par deux depuis les années 70! 1 enfant sur 4 ne serait jamais allé dans une ferme ! (Ce qui a un lien démontré avec l’explosion des allergies).

Le paradoxe est que rarement les gamins n’ont été aussi intéressés par la nature, ils la regardent à la télé, peuvent visiter des grands sites, des zoos mais ils n’ont jamais été aussi peu nombreux  à l’expérimenter directement par eux-mêmes ou avec leurs amis

S. Moss, auteur naturaliste

Ce manque de nature engendre tout un tas de symptômes que l’on identifie désormais comme NDD (Nature Deficit Disorder).

Même si techniquement, l’affranchissement saisonnier est rendu possible techniquement (ski dômes, voyages lointains), les enjeux de durabilité ne laissent que peu de doute : les sports de nature sont un évident moyen de déconnexion aux saisons, aux éléments sans toutefois trop emmener une culture urbaine (sinon quid du dépaysement?).

Les parcs d’aventure en forêt par exemple ont certes remplacé le terrain vague dans une initiation à la nature de nombre d’enfants mais par excès de sécurisation,  on recrée un stade. L’étalement saisonnier (4 saisons) est certes favorisé mais la nature est de nouveau sous interface. Est-ce évitable ?

L’été plus encore que le reste de l’année est le temps fort de l’outdoor mais le potentiel reste énorme. Mettons les enfants dehors et abandonnons nous un peu !

Luc Bouvier  @LucBouv 

L’été c’est quand on peut « Consentir au monde et au jouir »

Albert Camus