Et si l’heure était venue de changer de légende ? Et si les courses de trimarans autour du globe devenaient le nouveau graal de la voile mondiale ?

Les bateaux vont de plus en plus emprunter aux avions. La technologie, mais aussi l’imaginaire…

 

 

François Gabart vient de faire le tour du monde à la voile beaucoup plus vite que Jules Vernes ne l’avait imaginé en 1872. Deux cent ans plus tard, l’affaire pourrait paraître normale. Elle ne l’est pas même si le siècle de la vitesse était le vingtième, même si sociologues, philosophes (Harmut Rosa notamment avec son concept de résonance dans le sport) et même économistes s’interrogent sur la vitesse, sur la pertinence de ralentir un peu, aller plus vite, survoler le monde est toujours un acte qui fascine. Peut-être parce que la lecture en est facile et qu’on s’interroge peu sur le sens. C’est sans doute Christian Le Pape, le directeur du centre d’entraînement national qui a le mieux situer la trajectoire du pilote du trimaran en précisant que le navigateur était plus loin d’une terre habitée – son sillage était à 4000 voire 5000 kilomètres minimum des côtes, quand Thomas Pesquet, l’astronaute n’était en orbite à qu’à environ 400 km de haut. Si le risque se mesure à l’impossibilité d’être secouru, on peut effectivement comparer les destins de ces deux hommes hors normes. On mesure mieux.

Actons et allons au delà des chiffres, ils deviennent presque abstraits et limitent ce qui tient plus de la conquête, de l’exploit que du geste sportif. Gabart est peut-être l’Usain Bolt du large , Il emprunte aussi à Chuck Yeager, se glisse derrière Charles Lindbergh et Saint-Exupéry. Il y a cinquante ans ou presque, Robin Knox-Johnston sur sa modeste coque à déplacement, avait eu besoin de presque une année. Gabart a torché l’affaire en moins d’un moins et demi. Tout le monde maritime, anglais y compris dit son respect. La nouvelle fait le tour du monde, le tour du net. Après Cammas sur la Volvo, Gabart et ses prédécesseurs leur prouvent que coté navigation la French touch est la nouvelle référence.

Gabart nous tend une perche, précise que ce n’est que le début, qu’il y aura moyen d’aller plus vite. Le parallèle avec la Formule 1 est le raccourci le plus facile. Il est question de vitesse et la technologie. On devrait pourtant aller au delà. Le véritable parallèle, aussi bien si l’on considère le passé que si l’on se projette dans l’avenir, c’est plus que jamais l’aviation. Ne sommes nous pas à l’ère des bateaux volants ?« Je me dis qu’il y a encore moyen d’augmenter le niveau de jeu et d’aller beaucoup plus vite. Et ça, c’est hyper motivant, ça garde le challenge toujours en place, il y a encore plein de choses à faire et imaginer pour naviguer vite sur ces bateaux. » déclare d’ailleurs l’impétueux. Même son chez Lauriot-Prévost le lendemain de l’arrivée. « Avec les nouveaux foils, ça ira encore plus vite ! »

Ce que le record de François Gabart suggère, mais avant lui de Thomas Coville, de Francis Joyon, d’Hellen Mac Arthur, de Loïck Peyron et de sa horde, c’est tout simplement que l’avenir de la voile s’écrit aujourd’hui de ce coté-ci de la planète. Les marins français ont le talent et l’imagination, la Bretagne est le centre de gravité des cinq océans, c’est là que les architectes et les chantiers imaginent les longs courriers de demain. Au printemps prochain, la première course réunissant exclusivement ces maxi-trimarans aura lieu en Méditerranée. Ce n’est que le début d’une longue histoire. On peut aimer ou pas mais c’est un fait.

Que retenir alors ? Autorisons nous l’audace. Si comme nous l’avons écrit récemment le surf devrait s’affranchir de la domination anglo-saxonne qui l’a formaté, la voile, la voile française, la voile européenne devrait profiter de cette fenêtre historique. On nous explique depuis des décades que la Coupe de l’America est la référence indépassable. Que le plus vieux trophée du monde est le Saint Graal des marins. Soit. Mais cette vieille dame un peu trop liftée à la demande de ses amants successifs est fatiguée. C’est aujourd’hui une course incompréhensible dont l’ancien format était hors du temps et dont le nouveau peine à s’établir. Aucune autre compétition sérieuse ne change de règles à chaque fois. La Cup peine à survivre à sa légende. Pourquoi devrait-elle rester indéfiniment le symbole de l’aboutissement en voile ? Le match racing n’est pas l’alpha et l’oméga.

Reste à savoir si les européens veulent continuer à faire de la figuration dans une compétition avec laquelle pour des raisons culturelles, ils ne seront jamais en phase, ou s’ils sont capables de prendre vraiment conscience de leur propre puissance et s’attacher à faire de leur propre rêve le nouveau graal mondial. Les courses d’Ultimes autour du monde peuvent devenir la nouvelle référence de la voile pour peu qu’on ne laisse pas trop faire les marketeurs. Tous les yeux sont déjà braqués par ici. L’opportunité est historique.

En France, des générations successives de marins, d’architectes et de chantiers ont fait de la course au large une épopée humaine, technique et sportive extraordinaire. Ils ont imaginé des courses impossibles et inventé les bateaux qui les rendaient envisageables, puis les plus audacieux ont inversé le processus en construisant des bateaux qui abolissaient la seule notion de limite. Gabart est le résultat de ce cycle. D’autres viendront, ils iront plus vite encore. Les bateaux vont de plus emprunter aux avions. La technique, l’imaginaire, la vitesse, la légende. Justement un domaine où l’Europe a su se replacer sur la carte…

Le graal est ici. Il suffit juste de se mettre à y croire. Un tour du monde en Ultime pourra réussir ce que n’ont su faire ni le Vendée Globe, ni la Volvo Ocean Race. Devenir une référence internationale. La première est franco-française, la seconde regroupe trop peu de concurrents. Tout comme en surf, l’Europe peut devenir le point G de la voile, et replacer la Cup dans son contexte. Une sympathique régate côtière…

Brest. 2028. Les circuit des Ultimes est désormais mondial. Le départ du tour du monde sans escale et en équipage est imminent. Sont présentes les grandes équipes françaises avec le team Vuitton et le nouveau trimaran Airbus, il faudra surveiller British Airways, l’équipe Audi, Oracle toujours là également mais aussi le gros challenger, le projet de l’équipe Tesla…