L’ultra-trail interpelle, fascine, répulse. Les distances sont inhumaines, c’est instinctivement ce à quoi l’on pense. Se superpose aussi une dimension fascinante.

Cependant le discours autour de l’ultra, des épreuves très longues en général,  les raccourcis, les poncifs, en bonne place la douleur, le dépassement de soi, peuvent vite agacer. L’esprit français, très critique, trouve là un sujet idéal pour fabriquer de la polémique. Sur ce terrain là, les esprits peuvent courir des heures voire des jours.

Comme d’habitude, pour mieux voir devant, revenons en arrière…

Nouvelle Zélande, années 50. Bill Bowerman, entraîneur d’athlétisme à succès de l’université de l’Oregon et surtout futur cofondateur de Nike, répond à l’invitation d’Arthur Lydiard. A l’époque, courir n’a pas la même signification qu’aujourd’hui. Lydiard l’initie à ce qui va devenir le footing. Bowerman se croit en forme puisqu’il travaille dans le sport, il ne l’est plus. Il découvre une facette du sport qu’il ignorait.

De retour aux États-Unis, délesté de cinq kilos, Bill Bowerman ressent un sentiment de bien être totalement nouveau. Convaincu, il diffuse la bonne parole. « En Nouvelle-Zélande, les jeunes courent, les femmes courent et les vieux courent. Pourquoi ça ne serait pas pareil chez nous?»

Arthur Lydiard, ancien rugbyman, cordonnier de métier et livreur de lait pour arrondir ses fins de mois, va s’avérer être le père d’une révolution sportive, sanitaire et culturelle qui fédère aujourd’hui des centaines de millions de personnes dans le monde ? (source The Running Heroes)

La suite on la connait, elle est magnifiquement racontée dans le documentaire Free to Run. Ce n’est pas qu’un changement dans la manière de faire du sport, c’est beaucoup plus. La clé est là. « Il fut un temps où courir dans la rue était une activité de farfelus, d’excentriques ou de contestataires, courir était interdit aux femmes. » Un magazine a contribué à faire évoluer les mentalités, Spiridon, lancés en Suisse. Il a permis au running de devenir ce qu’il est aujourd’hui, c’est ce que raconte la magnifique revue Running Heroes Society.

Le journal suisse Le Temps a également publié des sujets passionnants comme La folle histoire du running ou Les six parents américains du running : Bill Bowerman, Kathrine Switzer, Frank Shorter, Steve Préfontaine, Fred Lebow, le père du marathon de New York, et Joan Benoit. On pourrait ajouter Phil Knight bien évidemment. Il a cru à ce qu’il allait devenir un véritable phénomène de société et y a lier sa marque avec le succès que l’ont sait.

Fin de la parenthèse, quelles leçons en tirer ? Le running a été une aspiration incomprise, la résultante d’une évolution sociétale et culturelle qui a échappé aux structures, comme beaucoup d’autres tendances, mais surtout il a changé le regard sur le sport et la façon dont on pouvait en faire. De même que le trail, l’ultratrail.

Mais ce n’est pas tant sur cette piste là que nous souhaitons développer aujourd’hui. Bien évidemment c’est une incompréhension « culturelle» qui est souvent à la base de l’indifférence ou l’opposition face à un phénomène nouveau. C’est quelquefois une question de génération mais ce serait une erreur de n’y voir que le seul paramètre. Aujourd’hui encore les gouvernances sportives peinent à englober ce qui va au-delà du geste sportif. Ce que les marques, tout du moins certaines, font très bien. Par opportunité bien sûr, également parce qu’elles évoluent sur le même terrain, voir en sont issues. Il faut parfois être immergé dans une mouvance nouvelle pour la comprendre, l’accompagner avant les autres.

Revenons-en à l’ultra-trail. Les distances sont de suite apparues comme effarantes, voire inhumaines. Ce postulat a influencé non seulement l’accueil réservé à la discipline, mais aussi son traitement, aussi bien journalistique (médias) que marketing parfois (marques impliquées, organisateurs). Le dépassement de soi, terme générique que tout le monde avance sans réellement cerner sa signification, ou la douleur, l’effort ont été les deux éléments autour desquels s’est inscrit le récit, après le parcours et la performance évidemment, mais parfois avant.

Il y a pourtant un autre enseignement à tirer de la présence aujourd’hui de l’ultra-trail dans l’univers sportif. Tout comme le jogging dans les années 60, le marathon ensuite, il nous a permis de franchir des paliers dans la prise de conscience de nos propres capacités. Le running a eu du succès aux états-unis parce qu’une partie de passionnés montraient qu’on pouvait le faire, parce que ces early adopters osaient et ouvraient la voie. Aujourd’hui nombreux sont ceux qui se lacent sur un semi-marathon, un marathon et les épreuves d’endurance en générale connaissent un grand succès.

L’ultratrail nous aide aussi à comprendre qui nous sommes. L’homme est fait pour courir longtemps, c’est même le sujet d’un documentaire, The perfect Runner, sorti en 2012. dans lequel L’anthropologue Niobe Thompson expliquait que l’homo-sapiens a survécu justement grâce à ses particularités physiologiques et en particulier sa capacité à courir certes moins vite que la plupart des autres espèces mais beaucoup plus longtemps. Thomson a été critiqué sur certains aspects de son approche, le film se révèle assez pauvre en vérités scientifiques note même Télérama avant sa diffusion en France sur Arte, mais la thèse n’a pas été fondamentalement remise en cause. L’humain, l’homme, la femme également, peut courir longtemps. Et pas uniquement les Kenyans. L’univers de l’ultratrail est toujours aussi exigeant, mais on peut commencer à l’envisager d’une autre manière, avec un autre état d’esprit. L’humain est ainsi fait. Si sa tête s’y projette, le reste peut suivre. Il est bien évidemment question de préparation, d’entrainement, mais il n’est pas aussi inhumain que ça… Demandez à Bob Hayes, le vieillard qui courait…

Que conclure. Le sport est finalement une activité récente. La place du sport a beaucoup changé depuis les années 50, on le voit à travers l’acte de courir. Son rôle également et les raisons pour lesquelles il est pratiqué. Aujourd’hui plus que jamais, il faut redéfinir ce qu’est le sport, changer le discours sportif, la manière dont on le présente aux nouvelles générations, reposer la place de la compétition, du haut-niveau, insister son importance dans le développement personnel, l’équilibre et par conséquent la santé. Insister non pas sur le résultat, l’objectif mais le chemin. Sans oublier le plaisir…