Re-diffusion. Post initialement publié le 5 novembre dernier. Pour bien signifier que nous aimons la voile et la course au large. Vous remarquerez cependant la qualité du film, le parti pris esthétique aussi bien dans le texte de l’introduction, la voix off de Carl Sagan, c’est du très haut niveau de réalisation, le choix de la bande son ensuite. La présence « publicitaire » (qu’on peut admettre) n’est pas invasive. 

En France, des générations successives de marins, d’architectes et de chantiers ont fait de la course au large une épopée humaine, technique et sportive extraordinaire. Ils ont imaginé des courses impossibles et inventé les bateaux qui les rendaient envisageables, puis les plus audacieux ont inversé le processus en construisant des bateaux qui abolissaient la seule notion de limite.

Pourtant, de Moitessier à la prochaine édition de la Route du Rhum, quelque chose de subtil a été perdu en route. C’est mon sentiment et l’inflation d’événements ultra-sponsorisés ne fait que confirmer la tendance. Vous pouvez défendre votre vision des choses en commentaire. Comme si nous étions passé sans transition du roman au bréviaire marketing, du rêve à la performance pure comme support de l’identité de marque, du dépouillement à l’overdose technologique, de la peinture d’Antoine Stanisière à un panneau publicitaire en bord de route.

Si on comprend bien que les mots de Moitessier dont tout le monde se réclame plus au moins, et qui avait déclaré à la fin du Golden Globe, « Je continue sans escale vers les îles du Pacifique, parce que je suis heureux en mer, et peut-être aussi pour sauver mon âme », n’ont plus forcément leur place dans cet univers désormais en phase avec le culte de la performance – les temps changent après tout et la nostalgie est une plaie – de cette extraordinaire confrontation avec la nature, l’horizon, la rotondité du globe, on ne retient aujourd’hui que le jeux d’échec assisté par ordinateur avec la météo, tandis que les plus belles courses se résument à un nombre de jours et l’importance des équipes à la grosseur de leur budget. C’est ainsi. Quant aux visuels, ils sont trop souvent formatés par les briefs marketing et par cette idée que finalement, la course à la voile n’est qu’en course de voiture sur l’eau

La question n’est pas déplacée. Lors du dernier VG, Kito De Pavant déclarait dans Libé : «Le flux d’images chasse un autre flux et ainsi de suite. A trop communiquer, le message perd de son intérêt.», explique Kito de Pavant. De même, Laurent de Sutter, philosophe et écrivain, replace le sport dans son contexte : «La course se transforme en « 24 heures », comme la série américaine. Ce qu’on voit, c’est le temps réel et non plus la courbure du temps contre laquelle le sportif lutte, forcément en vain, et qui est annulée par l’envoi des images. Evidemment, on ne perd pas une seconde du récit. Mais on peut aussi appeler cela le direct manufacturé.» et d’ajouter : « Peut-être que cette arrivée du Vendée Globe doit nous interroger aujourd’hui sur la transformation de la fabrique des mythes. Peut-être que cette édition est celle du total glissement de la fabrique écrite à une fabrique audiovisuelle.»

Ce film transcende l’idée de la course au large. Il lui restitue ce coté insaisissable que la possessivité médiatique tente de lui voler, ce coté noble qui fait rêver. Il lui redonne cette dimension sauvage. Ce faisant, il procède sans doute plus du mythe que de la simple épreuve sportive. Je ne crois pas avoir vu quelque chose de semblable avant, dans laquelle la dimension esthétique est si prégnante. Dans ce film, la mer n’est pas un stade ou un fond bleu, mais un univers. Le choix du noir & blanc, la justesse des cadrages, les mots si bien choisis de la voix off – Carl Sagan et son fabuleux Pale Blue Dot Speech – et la musique donnent à ce film la profondeur de champ qui va avec une discipline qui consiste à s’accaparer le globe comme s’il n’était devenu qu’un petit point bleu…
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7 Responses to Pourquoi naviguer autour de la terre est une si belle idée

  1. Guillaume Sapin dit :

    C’est marrant que tu abordes ce thème dans la voile en général et la course au large en particulier, toi qui semblais plutôt branché par les foils, les ailes rigides façon coupe de l’America et l’éloge de la vitesse à la voile, reléguant ainsi la plaisance au rang de voile à papa… Mais ça me va, l’immédiateté, l’instantané, la performance absolue n’étant pas pour moi des objectifs prioritaires dans la voile. Moitessier rules!

  2. Code Zero dit :

    Salut Guillaume. Je suis intéressé par le technique et ma modernité, c’est certain. J’ai assez de base pour en parler. J’ai aussi beaucoup de respect pour la légende de Moitessier. Ce n’est pas antinomique. Par contre,c’est le passé. Je n’ai rien contre la voile à papa (mais bon père n’avait pas de bateau…), par contre, je fais partie de ceux qui pensent que la voile doit faire sa révolution, mais ça ne passe pas forcément par la technologie. Enfin, le vrai sujet de ce post, c’est surtout le visuel, ce film, dont le style doit aussi te rappeler les films de glisse…. :=)

  3. … Ou « les paradoxes de Thierry » ! 😉
    Une entrée un brin provocatrice pour souligner à la fois – et t’en remercier autant qu’y rendre hommage – ton goût pour le beau et le culturel, et ton attirance ineffable pour l’esthétique de la glisse.
    Puisque tu précises qu’on parles ici de ce film, parlons-en : le choix du noir et blanc, des images type ‘gopro’, de toute l’ambiance sonore ramènent effectivement vers une esthétique qui est d’après moi en opposition avec ce qu’on peut penser de l’esprit de la voile, qui se veut respirer le bonheur des couleurs à pleins poumons, dont le recul spirituel indispensable reste incompatible avec le style dynamique et très actuel du reportage sportif aux images et à la bande son surfaites et spectaculairement présentées.
    Bon, tu voulais notre avis O:-)
    Ceci étant précisé, en ce qui me concerne je suis d’accord avec ta quête quasi mystique de la pureté vélique dans la recherche de profondeur humaine autant qu’avec ton désir ardent d’inventivité et de découvertes techniques originales… Mais ça tu le sais déjà ! 😉
    ps : merci pour toutes tes publications sur CodeZero, qui sont à chaque fois source de réflexion et de plaisir.

  4. Code Zero dit :

    C’est un vrai plaisir de te lire aussi et d’échanger, Guy. CZ est même fait pour ça.. En fait, ce que je trouve intéressant dans ce film dont l’esthétique est très « glisse » et même s’il est en N&B, c’est qu’il tranche avec les films, certes en couleur mais très « marquetés puisque la plupart réalisé par les sponsors obsédés par leur visibilité. Mais j’entends ton avis. L’avis que vous pouvez tous émettre est très important, vos commentaires sont importants, lus et pris en compte.

  5. Sylvain dit :

    Chouette vidéo, qui joue beaucoup avec les contrastes, les mises en abîme (au risque de ressortir un mot fripé tellement il a été galvaudé) :
    – contraste dans les mots (« tous les explorateurs ou presque restent à la maison »… Et pan pour les couch potatoes qui regardent Nautical Channel 🙂 ) alors qu’on ne voit jamais la terre,
    – contraste dans les images avec ce N&B bien sûr qui épure,
    – contraste avec ces plans de glisse, presque contemplatives (oui oui, on parle de la Volvo Ocean race) : les dauphins, les montées au mat, la nav’ de nuit… et puis un peu de paquets de mer qui coulent dans le cou, quand même,
    – et surtout… cette musique à mille lieues de ça : http://youtu.be/m978SIFnHS8 🙂
    On repartirait presque en voyant cette aventure comme une retraite spirituelle, un recentrement, un décantation.

    Rafraichissant !

  6. Code Zero dit :

    Salut Sylvain. Très heureux de te « revoir » ici. Surtout avec un commentaire de cette trempe. Thierry :=)

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