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La voile est avant tout un symbole de liberté, d’évasion. Dans la réalité, sa pratique est lourdement lestée par la tradition, les conventions, au mieux par les habitudes et en France, une grille de lecture qui privilégie la compétition. Le « grand voyage » héritage des Gerbault, Moitessier et du goût pour le drop out conceptualisé par Kerouac puis plus tard par les hippies, est toujours bien vivant mais dans le faits, n’est pas circum navigateur qui veut. Enfin il fait bien avouer que les temps ont changé. Il faudrait fuir la société certainement mais l’urgence, pour beaucoup, est d’abord de parvenir à s’y faire sa place.

Ainsi, les lieux de rencontres, qu’ils soient encore Yacht Club ou Club de Voile, reflètent les grands courants, la tradition ou une certain élitisme vélique pour les premiers, une orientation clairement sportive pour les seconds. Il fait sans doute bon s’y retrouver, ce n’est pas forcément là que se cassent les codes en vigueur. Alors on trace des lignes, on tourne entre les bouées, on discute foil sans doute, et on ressort les …Lasers

Le SYCOM à Malmousque, petite anse marseillaise est un « cercle » à part. En très peu de temps, ce regroupement d’esprits débridés a réussi dans son coin à réinventer avec très peu de moyens mais des idées fraîches, l’esprit d’une voile libre, inventive, intuitive et simple. Loin des figures imposées de la régate, il reconvoquent un esprit anticonformiste dans un monde de la mer ankylosé. A terre comme sur l’eau… Un peu comme ce qui se passe dans la moto où le retour du vintage – même s’il s’accompagne de plus en plus d’un dresscode hipster qui tend vers le ridicule – a permis de redécouvrir une façon de voir la moto qu’on avait eu tendance à oublier

Le SYCOM fait parler de lui de deux façons et les deux initiatives méritent d’être saluées.

Le Yacht Club de Malmousque a imaginé il y a deux ans un parcours entre Porquerolles et Marseille et a invité les voiliers à s’y mesurer quand bon leur semblerait. Le premier fut un Vor 70, le second un kitesurfer. Autant dire que le grand écart ne leur fait pas peur. Récemment, c’est sur un parcours autour du Frioul que les illuminés marseillais ont lâché les impétueux. Certes, on parle d’un record (et il est structuré et « sérieux ») mais il n’est pas corseté par grand chose. C’est un record pour la beauté du geste, tous ceux qui tentent leur chance doivent tout donner mais d’une certaine façon, c’est du freeride. Dans le beau sens du terme.

13613441_983495865082917_865728166267584905_oPar ailleurs, il y les soirées. Les invitations circulent entre initiés sur le net, et tout le monde se retrouvent dans une autre petite anse de Marseille, celle du Pharo cette fois. Des groupes viennent jouer du jazz au milieu d’un vieux chantier naval, quelqu’un amène des leds étanches pour illuminer l’eau au pied du chantier, on boit, on écoute, on tchatche. Il y a des marins, des photographes, on croise toute sorte de gens différents, comme ce monsieur d’un certain âge qui dans le passé a eu le Pulitzer, ou cet autre musicien  il y a beaucoup de femmes en robe, ce n’est pas toujours le cas dans la voile, on circule au milieu du chantier Borg (Denis et sa fille redonnent ainsi une deuxième vie au chantier) dont le métier reste le bateau en bois, l’ambiance authentique est garantie, on marche en équilibre au raz de l’eau pour aller au bout du quai admirer le Mucem de l’autre coté de la nuit. Il y a dans l’air un parfum de différence qui fait du bien.

Le Sunlight est une sorte de laboratoire déjanté mais inspiré. A sa tête, Antoine Beysens, photographe de mer lunatique, qu’on a connu insupportable parfois, jadis, mais différent toujours et attachant, Gilles Sagot et Pierre Louis Rozynes avec qui Antoine a écrit la charte qui suit.

Ces gars là remettent de la poésie dans la voile. Ca n’a pas de prix. C’est l’inverse du skipper avec quarante trois stickers sur sa veste de quart et c’est important que ça existe. La voile doit montrer qu’elle ne se résuma pas à la course au large, elle doit montrer qu’elle n’est pas qu’un monde de sprinters, de météorologues ou d’ingénieurs mais qu’elle appartient aussi et toujours à ceux qui rêvent. Et de cette façon attirer de nouveaux poètes… Ils n’ont pas tous disparus….

Voici la Charte du Sunlight Yacht Club Of Malmousque, on vous en recommande vivement la lecture :
Respecter les pare-battages
Réapprendre les nœuds marins
Relire le Comte de Monte-Cristo
Ne pas parler comme Zarathoustra
Marcher moins que Marco Polo
Naviguer plus que Magellan
Ne jamais révéler où est la Pérouse
Chérir la liberté
Apprendre à cracher face au vent
Ne pas vendre son sextant
Etre brave à toute heure
Plonger en mer d’Aral
Eviter les têtes de nœuds
Savoir se shampouiner au varech
Prêter son corps mort
Boire sans soif
Lire avant de dormir
Aimer et pas que pour son bien
Boire du vin d’Italie
N’être pas en retard de sa cotisation
Tuer le père mais en mer
Débranchez les GPS pour mieux voir les étoiles
Caréner à la brosse à dent
Faire le pont tous les jours sauf au mois de mai
En mai fais ce qu’il te plait sauf le pont
Vivre et laisser mourir
Se nourrir de poisson en écoutant Rouget de Lisle
Penser pampa
Pêcher tous les jours
Pêcher sans appâter
Savoir couler sans faire naufrage
Avoir un anneau dans chaque port
Préférer les attaches fines
Ne pas égarer le plan de l’île mystérieuse
Honorer la mémoire de Long John Silver
Penser à Drake et aux vierges patagonnes
Ne jamais tourner le dos à la mer
Savoir virer franchement
Baisser la tête à l’empannage
Dénouer le nœud gordien
Réviser ses nœuds chaque année
Détenir un record
Le remettre régulièrement en jeu
Le conserver
Savoir s’incliner
Débarquer les incapables
Eperonner sans hésiter
Retirer la figure de proue avant d’éperonner
Tutoyer le vent, vouvoyer les gens
Penser à faire réviser le Bombard
Rester au taquet
Cueillir la rose des vents
Savoir perdre le nord mais pas la boussole
Pousser les tricheurs à la faute et les fautifs à la flotte
Toujours au vent à la bouée
Ne pas parler pour ne rien dire
Savoir ne rien dire en silence
Savoir parler pour ne rien dire
Savoir garder le silence sous l’eau
Voir Planier et virer
Se lever en assaillant et se coucher en assagi

Pierre Louis Rozynes
Antoine Beysens

Photos : Antoine Beysens