Avant que vous lanciez dans la lecture de ce long papier, je dois replacer ce billet dans son contexte. Il a été initialement écrit pour mon blog Tendance Bleue à l’occasion des 45 ans de Robby Naish. Il y a 6 ans donc puisque Robby a 51 ans passé. C’est un papier d’humeur, écrit sans aucune contrainte de longueur, dans le style très libre et très direct privilégié par les médias de windsurf et qui a fait le succès de Wind notamment (pour lequel j’ai travaillé comme journaliste). Je retrace l’histoire de phénomène de la planche à voile dans les années 80 et 90 de l’intérieur, beaucoup de passionnés s’y sont retrouvés, ce billet a été cité dans de nombreux forums et est encore relayé 4 ans après. C’était aussi une critique de la presse spécialisée à l’époque. 

Ne vous voilez pas la face, vous avez 40 ans passé, voire même bien pire. Telle Bernadette Soubirou devant la vierge, vous avez vu au tout début des années 80, le paradis dans le funboard, au travers des premières images de planche à voile dans la vagues d’Hawaii. A l’époque, vos neurones ont fondu et vous avez plongé grave. Vous avez connu toutes les joies et les délires propres aux pionniers : les grandes planches, les mêmes raccourcies à la scie, les straps en tuyau d’arrosage, les dérives reculées, les premiers customs, les sinkers, Naish, Honscheid et les autres sur papier glacé (Hervé Haus magnifiant tout ça dans Wind à la perfection) Thiémé à l’Almanarre, les ailerons en fibre, l’apparition des voiles rotatives, l’arrivée du camber, les joies fulgurantes du speed, encore et toujours la vitrine hawaïenne. Le premier loop, Robby toujours mais aussi Cabrinha, La Torche, les planches étroites, les fat head, les full batten, les no nose, le convertible, les planches de vagues radicales, le freeride, les planches larges et j’en passe. Vous avez passé des heures heureux au planning, des jours entiers à travailler le power-jibe ou le bottom, et autant de lunes à parler du double concave avec les plats latéraux. Vous avez carbonisé un temps infini en bagnole à chercher le spot parfait et gaspillé une partie de votre vie à attendre le vent. Car hélas, un deal quasiment faustien se cachait là : en dessous de 20 noeuds, il n’y avait point de salut.

C’était effectivement génial d’avoir le même matos que Robby mais quand on habite à Chatoux et qu’on a que le week-end pour naviguer, ça finit fatalement par coincer. Quand l’hawaiien naviguait dans les vagues de Maui, en short, vous vous geliez les burnes en Bretagne, sous la grêle, avec la combi et les mouffles. Pas de justice.Alors un jour, certains d’entre vous ont peut-être chopé LE gros coup de bues. Celui qui fait mal et après lequel plus rien n’est jamais pareil. Marre de claquer du fric, marre de devoir toujours racheter du matos qui se démode à la vitesse du bouche à oreille, marre d’attendre les conditions. Vous avez AR-RE-TE la planche à voile et sa cohorte de bonheur intense, d’oursins dans les pieds et autres turpitudes. Vous l’indécrottable tatoué, l’hawaiien de la banlieue Ouest, basta, plus jamais. Pionnier taillé dans le carbone et l’écume, vous avez même juré à l’église qu’on ne vous y reprendrait plus. Enfin, vous l’avez surtout juré à votre femme avant qu’elle ne se barre définitivement. Ça tombait bien d’ailleurs, car de la même génération que le Robby, les années vous avaient rattrapé, votre boulot associé à votre nouvelle vie de famille ne vous permettait plus de partir comme un voleur vous expliquer avec un coup de mistral le dimanche après midi. De toute façon, entre nous, les minots sur la plage, agrippés au parasol par 35 noeuds de Nord-Ouest, ce n’est pas tout à fait la vision du bonheur partagé. Raison de plus pour tirer le rideau.

Beaucoup de riders ont quand même continué à se gaver. Années après années. Rien ne remplace une bonne session dans les vagues et quelques grands bords à fond dans la houle du large entre potes. Mais c’est plus facile quand on habite à trente minutes d’un spot. D’autres ont repris des années après. On leur avait juré que les planches larges et courtes planaient à 10/12 nœuds, mais ce n’était pas tout à fait vrai…. Aujourd’hui on entend que le retour des planches longues et étroite, c’est le renouveau du renouveau et que ça va chier. Ou que la paddle board, c’est de la balle. On parle même de windsurf strapless, c’est dire si la boite à tendances à la mords-moi le nœuds n’est pas en panne. Vous savez quoi. Moi, j’ai encore une JP 250 de l’an deux milles. Pour tout dire, elle est dans le vide sanitaire. Je la sors quelquefois par an quand les conditions sont bonnes à Carro où à Brutal. Ma vieille North 4.4 est déchirée de partout mais je m’en fous. Le coté consumériste du windsurf et le sempiternel spécial test m’ont toujours pété les couilles. Et puis la vérité est que je me suis mis au kite et que le pied est trop grand à glisser sous cette petite lune mobile qui capte le vent.
Tout est dit.

Où en étais-je ? Je suis tombé l’autre fois sur une série très récente de photos de Robby, faites par Brian Bielmann. Robby Naish, l’icône du windsurf, le mec qui a tout gagné, celui qui a personnifié plus que tout autre son sport et le lifestyle qui allait avec, ce mec là donc, a aussi pris de la bouteille. Je ne verse pas dans la nostalgie qui rend mou du bulbe, c’est le préambule de ce papier, gardez le en tête. Cela ne m’empêche pas de regarder quelques fois dans le rétroviseur, autant pour apprécier le chemin parcouru que pour mieux choisir la direction à prendre. J’ai eu la chance de couvrir l’actu windsurf quand Robby Naish était là. J’ai eu la chance de le rencontrer, de l’interviewer, et tout bonnement le bol de le voir souvent à l’eau, notamment dans du gros Ho’okipa comme en Avril 1991 en finale de la O’ Neill contre Polakow étoile naissante qui allait alors commencer à déboulonner un peu la statue. Il y a eu une époque, avant même que je sois journaliste, où Robby emplissait déjà les pages des magazines spécialisés. Dans le monde entier. Une situation qui dura des années, tant sa carrière de sportif puis de simple windsurfer hors normes en faisait un sujet récurrent. Robby semblait être le windsurf a lui tout seul. Puis il y eu Dunkerbeck et les autres. Le milieu  se structurait, se professionalisait. Robby était toujours Robby mais les dés roulaient et les magazines avaient d’autres chats à fouetter. Rien que de très normal.

J’en viens donc au coeur de mon propos. Un jour Robby a eu 40 ans. Il était déjà retiré de l’avant scène du windsurf et bien impliqué dans le kite. Dans l’esprit de n’importe quel journaliste normalement constitué, il y avait matière a un vrai sujet de fond. Sur Robby lui-même mais pas seulement. Il fallait voir à travers Robby, scanner les tendances à la lumière de ce fait marquant qu’il allait au delà du simple anniversaire.  Je m’explique :les windsurfers, tout du moins la première génération de cintrés du guidon, avaient vieilli avec Robby. Pour un peu, on aurait pu dire qu’ils avaient tous 40 ans. Le sport lui-même avait changé en deux décades. C’etait le moment de s’interroger sur la passion dévorante du vent et des vagues, sur ce tatouage nommé Hawaii ancré dans nos têtes, on aurait pu philosopher sur les années qui passent, sur la passion qui reste, sur les nouvelles générations, sur les racines du windsurf, sur l’évolution d’un rêve. Robby a eu 40 balais et les deux magazines spécialisés français firent l’économie du débat. A chacun de choisir sa ligne éditoriale mais certaines options ont des allures de déroute. Studio Magazine ne zappe pas le Festival de Cannes où la mort de Visconti. Compte-tenu de la place de Naish et de ce qu’il représentait encore, une star encore bien verte et le boss d’une des principales marque de matos, c’était d’autant plus surprenant de l’ignorer. Imagination en berne, peur du temps qui passe, volonté d’éviter un sujet délicat à manier avec succès, désir de ne s’en tenir qu’à l’actu dont on ne retient que le lisse et le rassurant ? Les médias du windsurf auraient-ils eu peur de s’avouer qu’une partie de leur public n’avait plus 20 berges au point de ne pas aborder un sujet lié à l’âge du capitaine ? Pourtant, il y avait des choses à inventer sans s’enfermer dans un papier aux allures de « commémoration » stérile, tout en restant par ailleurs moderne et dans le coup. En octobre 2001, la bible des surfers, Surfer Magazine publiait un numéro collector intitulé « Surfing Forever». En couverture, on y voyait un enfant avec son surf sous le bras. En double d’intro du sujet, au milieu du magazine une autre photo montrait le môme, Nathan Florence, fier surfer de 8 ans, mais pas seul cette fois. A coté de lui, un vieil homme, John Kelly, 82 ans et toujours longboarder. Debout sur la plage, encore bien tanqué et souriant dans son board short noir, en regardant posément l’enfant.. « Surfing Forever« . Une image magique signée Art Brewer. J’ai adoré Surfer magazine pour ce genre de sujet en profondeur et je note que c’est aussi ce qui a fait le succès de Surfer’s Journal. La rédaction y posait la question des raisons qui poussent les surfers dans les vagues, à 8 ans comme à 82. Dans ce numéro, on trouvait aussi un énorme portfolio qui s’ouvrait sur une image à la Don King montrant une grosse lèvre quelques secondes avant qu’elle se projette en avant, sans personne dessus. Avec ce titre « Votre vie commence ici ».

Robby vient d’avoir 45 ans. Avec lui tant d’autres windsurfers qui se sont découvert cette fièvre. C’est peut-être un peu tard pour faire un gros sujet sur Robby et le décliner en papier de société. Quoique. Si de nouvelles générations pratiquent le windsurf, quelques heures sur n’importe quel spot français vous montreront combien cette passion est tenace, et surtout à quel point la tranche 35/50 ans est présente. Quand il y a un mec de 25 ans, voire même de 16 ans, allez vérifier si son père n’est pas un mordu de la première heure. Vous verrez, même si évidemment ce n’est pas le cas à chaque fois. Robby vient d’avoir 45 ans. Les magazines spécialisés français n’en parleront sans doute pas et pour le compte c’est un peu tard. On verra dans leurs pages d’autre sujets, sans doute de beaux trips, de très belles photos, là n’est pas la question, je m’étonne juste du manque de recul et de profondeur. Mais pour tout dire, je suis aussi tombé sur les chiffres de ventes, pour le seul titre que sa présence à l’OJD n’a pas encore dégoûté. A la colonne « vente kiosque France », la seule qui soit vraiment significative pour les pros de la presse et de la diffusion, j’ai cru qu’il manquait des chiffres. Est-ce une coïncidence ? Au même moment, la revue Bateaux, fête son numéro 600 et revient sur les 48 dernières années de l’histoire de la voile. Les voileux n’ont pas peur de leurs racines, bien au contraire.  Bateaux, encore, a fait un Spécial Tabarly il y a six mois.

Robby a 45 ans, c’est finalement peut-être anecdotique. Mais cette série de photos est sympa. Robby a bien vieilli. Rester dans l’eau, rester passionné, ça conserve. Windsurfjournal, le site d’infos du windsurf n’a pas oublié de souffler les bougies et consacrait cette semaine une place à Robby. Une interview. Du journalisme. Bien vu.