Archives think tank code zero, agitateur d’idées. Post très représentatif de notre état d’esprit, de nos centres d’intérêts et de notre démarche, initialement publié le 19 juin 2015.

Notre époque moderne et industrialisée a fait de la plus grande partie du travail manuel un geste basique et déconsidéré. Ceux qui ont étudié le Taylorisme (notamment) en savent quelque chose, toutefois n’oublions pas que sous couvert de le glorifier, le stakhanovisme invitait le travailleur, subtil raffinement, à s’exploiter lui-même.

L’industrialisation et la production en série ont changé notre rapport à l’objet, devenu un vecteur de pure « consommation », quand le marketing se transformait en une véritable science pour la stimuler. Pourtant, l’industrie automobile qui a vécu pendant des décennies sur une idée sublimée de la voiture, doit faire face aujourd’hui à sa banalisation, à la prise de distance des nouvelles générations. Rejet engendré par le marketing ayant abouti à un produit trop universel, ignorant les contraintes économiques, les changements sociétaux et les rêves individuels.

Réflexion, idée, choix d’une matière, mise en forme, graphisme, couleur, adaptation et projection vers une pratique et pas une fonction, à travers tout le processus du shape, le surf, ou le skate nous amène à développer un rapport à l’objet qui dépasse le simple fait de l’utiliser et qui mène – au travers la fabrication souvent manuelle – jusqu’à l’expression artistique. C’est aussi le cas en moto et c’est bien une des composantes aujourd’hui du succès des nouvelles tendances qui redonnent de la noblesse à de vieux modèles, à d’autres schémas, dont l’acceptation d’un produit à fort caractère, défauts compris. Le passionné s’approprie ces pièces uniques qui regagnent en personnalité et retrouve un lien mécanique que l’hyper-sophistication technique lui avait fait perdre au profit du couple concession moto/marque comme en automobile. Une double négation finalement de la fabrication en série (moderne) et une vraie réhabilitation du travail à la main (personnalisé), lié de nouveau à une démarche intellectuelle et créative. Les nouveaux ateliers sont en fait des lieux de style. On peut y voir un vrai parallèle avec la haute couture ou à minima la mode, un retour à d’autres valeurs malmenées par le « format » dominant.

S’il fallait un point commun supplémentaire pour expliquer ce qui relie aujourd’hui des passions aussi différentes apparemment que le skate, le surf, ou la moto, c’est – j’en suis de plus en plus persuadé – cette volonté d’esthétisme, ce besoin de sophistication, ce rapport différencié à l’objet qui n’existe pas uniquement pour sa fonctionnalité mais pour ce que nous y projetons. Le supplément d’âme (soit en en passant, ce que recherche toute marque haut de gamme pour justifier de la valeur ajoutée). On revient à un livre dont j’ai parlé ici-même, l’éloge du carburateur, un essai de Matthew B. Crawford. Il y est question du sens et la valeur du travail, de l’ère industrielle et du lien à l’objet qu’elle a engendré. Crawford aborde aussi la démarche intellectuelle inhérente au travail manuel considéré dans son ensemble (et non pas découpé en briques élémentaires par le Taylorisme), en prenant l’exemple de la moto dans son cas.

Finalement, ce qui fait à mes yeux l’un des aspect très positifs des tendances sur lesquelles réfléchit le think tank codezero, c’est en partie ce fameux rapport à l’objet ou au minimum ce rapport reconsidéré. Davantage chargé de sens, soucieux d’esthétisme, de création, voire d’art. Par les temps qui courent, c’est quelque chose dont on devrait se réclamer plus souvent.

PS : une nouvelle tendance est appelée à devenir un tendance marketing, il faut en être conscient, de même que l’authenticité est parfois un peu surjouée. Y compris dans les domaines qui nous concernent. Les majors du surfwear notamment ont un peu abusé de l’envie d’appartenance. Re-diffusion codezero. Initialement publié le 24 décembre 2014