La Classe J a servi à définir les grands voiliers de course construits entre 1930 et 1937 selon la Jauge universelle, établie par Nathanael Herreshoff en 1903. Réservés à une élite passionnée et très argentée, ces voiliers, symboles de luxe et de sport, servirent à affronter les meilleurs talents nautiques dans trois régates de la Coupe de l’America. Voilà pour Wikipédia.

Quiconque a pu de voir de près un Class J évoluer s’en souvient à jamais. Cette courte vidéo en donne un aperçu. Ces bateaux qui appartiennent à des propriétaires privés s’affichent sans le moindre « présence publicitaire ». Ils sont quasiment considérés comme des objets d’art, envisagerait-on de voir un encart Fleury Michon autour de la Joconde. Une course de Class J est toujours un défilé de mode.

Aujourd’hui la publicité est très massivement présente dans la voile. Elle lui permet d’exister, de se développer, on ne peut pas le nier. L’argent des sponsors a rendu possible l’émergence de nouveaux talents, à de skippers de poursuivre leur carrière, aux ingénieurs de développer des bateaux passionnants, il en va ainsi dans de nombreux domaines. L’idée est de savoir jusqu’où cette présence peut et doit aller. (NDLR : petit correctif après les premières réactions, il n’est pas ici question de regretter un monde de riches propriétaires, le parallèle avec les class J ne valant que pour la beauté des bateaux, mais bien de questionner sur l’image véhiculée par des bateaux aujourd’hui sursaturés de pub)

La transat Jacques Vabre va avoir lieu. Les vidéos d’Imoca fleurissent sur le web. Grâce à l’arrivée des foils dont le développement technique est possible grâce à l’argent des marques qui investissent (on ne pourra pas dire qu’on ne prend pas de précautions…) les nouveaux bateaux vont plus vite, les images sont toujours plus impressionnantes, la course et les suivantes promettent d’être passionnantes.

Bon, alors.. tout va bien et quel est le rapport avec les Class J ? On y vient. . La présence publicitaire a tué une certaine forme d’élégance – c’est notre opinion – qui justement est le propre des grands monocoques et surtout elle modifie considérablement l’image du bateau, c’est notre ressenti. Elégance le mot pourra surprendre. On veut parler de cette part de rêve qu’offre un voilier. Un objet un peu détaché du réel.

Seul, Hugo Boss, tout le monde, même ceux qui n’aiment pas les costumes, s’accorde à dire qu’il est magnifique, prend soin de présenté un « beau » bateau. CE n’est pas forcément un critère pour les autres « annonceurs » surtout en Imoca. Les briefs marketing qu’on devine derrière les images dupliquées laissent peu de place à une vision stylée de l’exercice. Nous avions déjà eu l’occasion d’en parler en écrivant ceci : Les italiens aiment la voile et les belles choses. Prada s’investit dans la Coupe de l’America et nous gratifie d’un bateau au design sublime et se sert de l’image du marin dans les médias pour promouvoir un… parfum. En France, la réalité est différente. Les sponsors sont des éleveurs de poulets, des assurances, des fabricants de produits pour le bâtiment, des marques de vérandas, du fromage, des cheminées, du recyclage, des sandwichs d’autoroute, des banques, un distributeur d’énergie etc…. C’est tout ou partie du monde que l’on se propose de fuir quand justement on aime le bateau qui sous-tend l’idée de « prendre le large » au propre comme au figuré.

Les bateaux sont devenus des 4 x 3, les vestes de quart, des encarts, les visuels sont calibrés pour la visibilité, le récit est formaté par des agences spécialisées. Il ne s’agit pas ici de condamner aveuglément l’exercice mais juste de se demander où en sont les limites. Aucun sport (sauf erreur) n’a jamais été jusqu’à vendre son nom aux marques. Il y a toujours Ferrari, Lotus, Williams, Mac Laren en F1 ou la moto de Marquez n’est pas devenue une Repsol. Par ce biais, le nom du sponsor est entré directement dans le récit de la voile et sincèrement, ce n’est pas ce qu’on a de mieux à offrir à part pour le temps de cerveau disponible propre à TF1.

La voile hier vecteur d’évasion, et quasiment de refus, sinon pourquoi Moitessier serait-il devenu si populaire – l’imaginaire des années 70 – est aujourd’hui de plein pieds dans la société de l’hyper consommation. Spécialement la course au large française.

Modernisme assumé ? Sans doute. A quel prix ? En d’autres termes, jusqu’à quel point l’overdose publicitaire peut-elle être jouable ? Peut-on au moins lancer le débat, pourquoi, pas, c’est le propre d’un Think tank justement. Autre remarque à destination des communicants, comment arrivez vous à vous démarquer puisque tout le monde produit des récits similaires sur des bases similaires ? Par la performance uniquement ? Où votre objectif est-il ailleurs finalement ?

En tout cas, presque 100 ans plus tard, les Class J font toujours rêver…

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14 Responses to La voile risque t-elle l’overdose de pub ?

  1. Jimmy dit :

    Excellent billet!

    Je vous rejoins complètement sur beaucoup de points. Néanmoins, sans toutes ces TPE, vu le manque de visibilité de la voile hors grands événements, serait-il possible à des coureurs de trouver des budgets, rien n’est moins sur, malheureusement.

    Votre billet m’a fait penser au sketch des Inconnus il me semble, où ils commentent une course de voile…. et au final c’est une pub géante 😉

  2. Code Zero dit :

    Merci. Mais c’est bien tout le « problème » du mécanisme actuel. Les coureurs veulent des « budgets », les sponsors de la « visibilité ». Les deux trouvent un terrain d’entente et n’ont pas vocation ni intérêt à se poser de questions. On serait tenté de dire que tout le monde achète de l’espace. Les seconds dans les médias, les premiers au large. On peut quand même noter certains bugs. L’Orma 60 qui n’a pas disparu avec les honneurs, les aléas de Mod 70 et surtout en Imoca, une présence pub massive qui quelquefois interroge.

  3. Valérie dit :

    Le monde de la voile est segmenté en deux grand univers le Yachting et le Nautisme, la France a décidé de son destin après la deuxième guerre mondiale, elle a favorisé la voile accessible à tout le monde avec une construction nautique de masse et l’accès facile à ses écoles de voile. Il n’y a plus de yachting en France, il n’y a plus de cooptation, la démocratisation à ses limites. Le nautisme, le sponsoring voile tout comme la course au large en solitaire sont des exceptions culturelles française. Faut il regretter le temps des Yachts Clubs type club house en France, des réseaux d’entrepreneurs fortunés?

  4. Code Zero dit :

    Bonjour Valérie. Merci d’intervenir. J’ai pris l’exemple des Class J parce qu’ils sont synonymes de beauté. Le parallèle s’arrête là. Je ne regrette pas un monde de riches propriétaires, j’observe juste qu’ils ont gardé un sens de l’esthétique plus marqué. Mais là n’est pas le débat. Enfin pas tout à fait. Le monde du yachting était au mains d’une minorité excluante. Il est presque de bon ton en France ce critiquer l’aspect course à millions de la Coupe de l’America qui fait d’une certaine manière perdurer cette vision des choses. Car c’est une course de riches et la France n’aime pas les riches. Mais la France rêve d’y participer. Bon, admettons. La voile est aujourd’hui dans les mains de grandes entreprises. C’est similaire à mon sens. Mais ce n’est pas forcément négatif. Le propos est de dire que l’overdose publicitaire peut tuer le rêve. Personnellement, j’ai vu les vidéos des derniers Imoca, j’y vois surtout des pancartes. Cette super présence publicitaire interpelle. A minima, elle a un impact insoupçonné.

  5. Guillaume Henry dit :

    Thierry, il est en effet utile de préciser qu’il s’agit de lancer un débat. Car la réalité de la course au large et spécifiquement en France ne peut trouver une part d’explication dans ce parallèle, dont j’ai bien compris le caractère esthétique et non exemplaire.
    Sans de riches propriétaires, mécènes, de grands assureurs et de grandes banques, des passionnés, patrons vendéens de boites de BTP ou d’alimentaire, et surtout sans les collectivités territoriales, l’économie de la course au large n’est pas tenable.
    A en reparler à votre convenance, tant le sujet est passionnant !

  6. yard dit :

    Et Gitana ? Ils ont toujours pris soin de faire des bateaux esthétique. Avec de la vraie peinture même, pas de gigantesques stickers comme d’autres. Le petit Rothschild à l’arrière du Gitana16 agresse moins les yeux que l’énorme BOSS sur Hugo Boss…
    Alors d’accord, ils ont un budget conséquent qui leur permet de se passer de multiples petit sponsors et autant de stickers additionnels collé ici et là bien en vu. Mais bon…

  7. Code Zero dit :

    Effectivement Guillaume, le parallèle n’est qu’esthétique, mais rappelons que la dimension esthétique est consubstantielle à la voile, donc en ce sens, primordiale. Que la course au large ait besoin de financement très lourd n’est pas à priori choquant, l’argent dans le sport est une réalité contemporaine, la course au large française a produit des acquis fabuleux, abordés dans ce blog, personne ne pense le contester. L’idée, le propos, c’est juste de dire au fond, cette omniprésence publicitaire qui ne s’accompagne pas la plupart des fois d’une culture graphique très développée, produit des bateaux qui deviennent des surfaces d’affichage (qui peut décemment le nier) et que ça enlève – c’est notre impression – une part de rêve. Donc à terme, une part de séduction donc de potentiel d’adhésion de la part du public. Mais bon, le Tour de France continue de déplacer les foules, il y a donc de la marge…. Après on peut parler de « cible ». Là c’est une autre histoire…

  8. Valérie dit :

    Loin de moi l’idée de critiquer le yachting, pour tout vous avouer, ça fait même quelques temps, que je me demande s’il n’aurait pas été bénéfique d’y rester…

    Le Yachting est très présent chez nos voisins européens, où payer son équipage est une chose normale. En France, de nombreux propriétaires ne considèrent pas normal de payer pour naviguer. Est ce le résultat d’un sponsoring à outrance, d’un accès à la propriété nautique facilité? D’un sponsoring même pour les « aventuriers de la mini transat », d’un sponsoring pour ceux qui n’ont et n’auront jamais aucune prétention au podium que l’on peut retrouver sur une Jacques Vabre, un Rhum, un Vendée? Regarde t-on la voile comme un sport? Que penser de la nouvelle tendance de Social Washing, n’est ce pas plus immonde qu’un 4×3? Jouer sur la santé précaire des enfants pour promouvoir sa marque, ça pose donc question à personne?

    Quant à l’esthétique, les habillages sont le reflet de la marque et du public qu’elle souhaite atteindre, de plus en plus d’annonceurs (puisque c’est bien d’annonceurs qu’il s’agit) sont grand public, ils ont trouvé avec la voile le moyen de communiquer à moindre coût pour un résultat garanti, ils espèrent toucher le haut du pannier parce que le voilier reste un signe extérieur de richesse et le fond du panier par ce que c’est un spectacle gratuit. Mais ces marques ont aussi tendance à faire fuir les marques haut de gamme qui ne souhaitent pas être affichées avec Sodebo, Jacques Vabre, la Banque Postale, Maître Coq et j’en passe… ou à côté de Macif, MACSF etc…
    On en revient encore une fois à la démocratisation, le luxe fait rêver le grand public mais le grand public n’attire pas le luxe… et le grand public ne dépense pas ou beaucoup moins en période de crise et c’est sans parler des villes de départ…

    J’ai également lu votre article sur les sports d’hiver, j’ai trouvé que vous ne preniez pas suffisamment en compte le développement du ski freeride et du ski de randonnée en forte évolution également, ces deux disciplines de ski nature, ont une consommation beaucoup plus restreinte voire nulle de la remontée mécanique. Évidemment, ils demandent un autre engagement que le ski de piste « à papa ».
    N’oublions pas non plus que nos voisins européens avec leurs petits villages et leurs grands domaines s’en sortent pas mal, à oui c’est vrai, ce n’est pas du ski démocratique, mais les domaines sont plutôt mieux préservés, ce n’est pas du tourisme de masse… le mot fait peur?
    La démocratisation du sport, de la mode, de la bouffe, vaste sujet qui flingue la nature, les entreprises locales, les organismes, les portes monnaie, qui fait croire à tout le monde que tout est possible avec des moyens réduits… Jetez un coup d’œil du côté de l’Italie, vous constaterez qu’ils n’ont pas fait autant de mal à leurs biens de consommation que la France a pu le faire. Ils ont su préserver ce qui fait leur identité, le chic, le design, l’alimentation, les paysages, la culture…

  9. Code Zero dit :

    Tout à fait Yard, les Gitana comme hier Pierre 1er sont des bateaux à l’esthétique soignée. Et effectivement, un sponsor principal qui amène tout le budget permet d’envisager le bateau comme un ensemble et de soigner l’esthétique du bateau. Clairement. Mais il y a quand même beaucoup de sponsor aujourd’hui qui le voit comme une simple panneau. Dommage

  10. Code Zero dit :

    Très intéressant commentaire Valérie, j’y reviendrais.

  11. Le débat est intéressant, mais il est tout sauf nouveau : la référence au sketch des Inconnus, le montre bien puisqu’il doit avoir une bonne quinzaine d’années, sinon plus.

    Les marins donnent le nom de leurs bateaux et leurs espaces sur la coque et dans les voiles depuis plus de quarante ans, et c’est le principal actif de leurs projets. On peut le regretter pour plein de raisons – dont l’esthétisme, quoique -, mais c’est ainsi que tout un secteur vit et évolue, à la grande différence des autres pays, où l’économie des propriétaires (et des coques et des cirés vierges) prédomine.

    De mon point de vue, comparer les ClassJ et les Imoca, par exemple, n’est pas très opérant (pour jargoner un peu), tant les deux mondes fonctionnent sur des logiques différentes : l’un est un plaisir privé ou presque ; l’autre est une activité commerciale.

    Enfin, Thierry, tu as oublié un autre sport majeur qui se vend de la même manière, et non des moindres : le cyclisme, où l’on retrouve d’ailleurs souvent des marques de la voile.

    Par ailleurs, le naming des stades ne cesse de se développer, et je ne vois pas pourquoi on n’aura bientôt pas à faire à des équipes de foot qui vendront leur nom (quand elles ne sont pas encore elle-même des marques)…

  12. Code Zero dit :

    Merci de ton intervention Pierre Yves, c’est un plaisir de te voir passer ici. Oui, je n’ignore pas que le débat n’est pas nouveau , je remarque cependant pour l’avoir vécu que dans le milieu de la voile, si tu commences à dire que tel ou tel Imoca n’est vraiment pas beau (enfin qu’il est à chier pour parler vrai) tu n’as pas grand monde pour poursuivre le débat. Par contre, si par hasard, un des teams qui manie mieux les codes esthétiques et médiatiques monte un « coup » et que les visuels font le tour du net, tout ce petit monde muet sur le sujet que j’évoque ici, se met à déblatérer sur ce qui s’est passé. Je pense par exemple à quelques lignes consternantes vue dans une revue spécialisée (Bateaux) où il était suggéré que vraiment s’il fallait faire ce genre de chose pour plaire à son sponsor, vraiment, tout foutait le camp ? J’apprécie beaucoup plus la démarche du team Hugo Boss que celle qui consiste à transformer un Imoca en 4 x 3 avec un graphisme identique à ce que je vois dans ces centres commerciaux. Certes, ca correspond à une cible mais j’ai un peu de mal.

    Tu y reviens donc je re-précise, la paralèle Imoca/class J est un parallèle esthétique parce qu’à mes yeux un bateaux doit faire rêver mais peut-être ai-je une vision trop symbolique. Je ne sais pas. Je ne prétends pas détenir la vérité, je m’interroge.

    Oui, le course au large est une activité commerciale, c’est crûment dit mais c’est la vérité, c’est de l’achat d’espace. Je persiste à penser que quelquefois l’image de la voile en prend un coup. La voile, c’est la liberté, une certaine idée de l’occasion et la course au large y fait rentrer le monde marchand et pas forcément ce qu’il a de plus subtil. Pour ce qui est du naming des stades, on est en plein dedans, regarde sur le réseaux sociaux ce que les gens disent sur le stade Matmut ou sur le nouveau nom du POPB.

    Pour conclure, je dirais que c’est un jeux dangereux. Nous sommes de plein pied dans la société de consommation. ok. Je n’ai pas de problème avec le sponsoring. ok. Mais si je vais voir une course un WE au bord de la mer et que j’ai l’impression de me retrouver devant un tunnel de pub sur TF1 à la mi-temps d’un match de football, je repars en courant. Le public quoiqu’on en dise est sensible à une forme d’esthétisme. Je ferai bien un micro trottoir au départ de la TJV…

  13. Le stade d’après, c’est les AdBlocks pour Imoca 😉

    Est-ce que les gens vont moins aux stades brandés ? C’est la seule question qui vaille…

  14. Code Zero dit :

    La voile fait beaucoup moins rêver qu’avant, elle parait davantage hors de portée et elle ne représente plus que 10% du marché du neuf. Ce n’est évidemment pas du qu’à un seul facteur mais c’est aussi la seule question qui vaille. :=)

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