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Codezero est une agence spécialisée dans le sport demain, notamment (mais pas uniquement) dans la glisse et l’outdoor. D’autre part, parce que nous avons été impliqués professionnellement parlant dans le nautisme (voile et moteur) pendant dix ans, et que le sujet nous passionne, nous en parlons également. Ce billet fait partie des archives du média Codezero. Il a été initialement publié en décembre 2013. Il n’a pas pris une ride bien au contraire. 

Le salon nautique (2013 rappelons le) vient de fermer ses portes. Comme tous les ans, les professionnels se féliciteront du nombre d’entrées, même si la plupart ont passé les dix jours sous Xanax. La FFV ne vient-elle pas de parler d’un sondage dans lequel elle révèle que plus de 30 millions de personnes se déclarent intéressés par la voile. La vie est belle et se remettre en cause n’est donc pas tout à fait à l’ordre du jour. L’excellent journal Le Marin, l’hebdomadaire de l’économie maritime a pourtant livré son numéro annuel et le moins que l’on puisse dire est qu’il ne voit pas tout à fait la même réalité que ceux qui passent leur temps dans la béatitude. Les titres de certains sujets vous donnent un peu l’ambiance :

France : la production marque le pas
Plaisance : la complexité des directives européennes
Pratique : y a t-il une crise des vocations
Clientèle : le papy boom
Voile : saturé le marché se cherche de nouveaux adeptes
Course au large : le marché fait-il encore recette

Le constat
La voile et le nautisme en général souffrent, c’est un fait. Le marché mondial du nautisme a baissé de 53% (en CA) depuis 2008. Les raisons en sont multiples et la crise économique en est sans doute la principale.. Tout du moins elle agit comme un accélérateur car l’accès au « nautisme » est devenu dissuasif sur le plan budgétaire, rendant la situation encore plus tendue dans un époque où la perte de confiance gèle les dépenses des rêveurs. Cet aspect des choses, réel, ne doit pas occulter d’autres facteurs que nous qualifierions de structurels. Premièrement, Le Marin pointe à travers deux articles une variable de taille : l’âge. Le vieillissement des plaisanciers est un sujet récurrent. A ce sujet, une anecdote. La presse spécialisée édite toujours des numéros à la gloire de Tabarly (né en 1931), les magazines de montagne n’oublient pas Bonatti (né en 1930) mais sont passés à autre chose. Certes, ça va choquer. Quant à la la crise des vocations, cause d’un renouvellement qui ne s’opère pas comme espéré, elle a deux causes. Le manque de budget des jeunes mais surtout une offre qui les ignore. Il y a peu de produits pensés pour eux, mis à part les catamarans de sport sans doute, mais ils sont très onéreux, tandis que les structures fédérales ne semblent pas comprendre les nouveaux désirs. Comme le font remarquer Sylvain Lefebvre et Romain Roult dans leur rapport Les nouveaux territoires du surf dans la ville (Teoros) qui malgré son titre parle bien du phénomène dans son ensemble « La glisse s’inscrit pleinement dans une mouvance sociale qui valorise l’instantanéité, le libre accès, l’absence de structures hiérarchiques et l’autorégulation. »

La culture de la voile en question
A ce sujet le monde de la voile pourrait apprendre de la « glisse » (mais la glisse a également fait des erreurs stratégiques énormes) ou tout du moins devrait considérer que des changements majeurs ont eu lieu dans la manière d’aborder et de pratiquer les loisirs sportifs. Ce qui suit n’est pas une attaque en règle contre la voile qui garde toute sa légitimité, si vous êtes passionné de régates IRC, ne grimpez pas aux rideaux, pareil pour les fans de Laser. De même, nous n’ignorons pas qu’existe un réseau dense d’écoles de voile qui ne manquent pas de gens passionnés. Là n’est pas le propos. Il faut admettre que la culture voile à des particularités très marquées et qu’un peu de remise en cause pourrait lui être profitable. Premier point, quelle image la voile donne t-elle d’elle même ? En fait, pour un « spectateur », il y a trois facettes visibles. La course au large assez présentes dans les médias généralistes et la TV en particulier, l’aspect fédéral avec les écoles et la vitrine olympique, et tout ce qui tient de près au de loin à la croisière dont le bateau habitable et ses valeurs, notamment le grand « voyage ».

L’hypothèse
Ni l’habitable, ni la compétition ne sont synonyme de liberté au sens strict du terme. Ni la compétition, ni l’habitable ne fournissent des réponses appropriées en termes de « besoin client », à un homme, une femme avec ou sans enfant, à la recherche de sensation et de liberté et dont le contraintes de temps ne sont pas négligeables. Ni l’un, ni l’autre ne sont des solutions « souples » ni même facile à mettre en œuvre. Explication : les structures, aussi bien les clubs que les ports ne sont pas ou peu tournées vers ce qui fait l’essence même du succès des sports de glisse, que sont le windsurf, le kitesurf ou le surf, à savoir la session au débotté, parce qu’il fait grand beau, parce qu’il y a un lumière magique et coup de vent (ou une petite brise) qui vous inspire, parfois les deux en même temps, qui tombe un samedi ou un jour de RTT. On ne fait pas du freeride en voile ou très peu, c’est une question de culture, or le « freeride », l’essence de la pratique que ce mot cache, est le principal ressort du succès des sports alternatifs aujourd’hui. La glisse nous a justement appris que nous sommes au cœur d’un changement fondamental dans la manière d’aborder les loisirs, le sport et donc les loisirs sportifs. Les travaux d’Alain Loret (Université de Rouen) sont à ce titre très juste et très révélateurs. Il écrit : « Loin des disciplines, des hiérarchies et des codes d’arbitrages et des mesures, ce sont bien des normes inédites qui s’ élaborent sous nos yeux. Elle distinguent la participation de la confrontation, la connivence de la domination, la personnalisation des comportements de leur subordination institutionnelle, le libre arbitre à l’arbitre, l’émotion de la raison. … de nos jours, on escompte moins le résultat mesuré du geste sportif que l’étonnement produit par un mouvement essentiellement vécu comme créateur de sensation et de plaisir. Ce point est essentiel car le matériel, les équipements lourds et les services sportifs du futur devront prendre en compte cette composante inédite de la demande des pratiquants… » . 

On va en mer pour le plaisir de glisser sur l’eau avec l’aide du vent. Point. Pas forcément pour s’enfermer entre trois bouées même si c’est la culture dominante et que l’exercice peut se révéléer passionnant ; Les nouveaux gens de mer veulent de la liberté, des sensations, du contact privilégié avec la nature, avec l’élément, une jouissance de l’âme qu’aucune compétition ne pourra jamais leur apporter tout simplement parce qu’elle ne se fait au détriment de personne. C’est ce dont parlent tout le temps les surfers, les windsurfers ou les kiteboarders qui sont capables de disserter sur une vague, les formes d’un plan d’eau, ou même de parler du vent comme d’une matière. Un plaisir identique aux grimpeurs qui relatent le rocher. Les voileux parlent peu de la mer en tant qu’élément qu’on « touche ». Aux jeunes, on ne propose que la régate, le club, l’entrainement. Or, les remontées terrain prouvent qu’ils s’en détournent aussi parce que les impératifs liés sont trop en contradiction avec ce que peuvent supporter les parents… Par contre, les écoles de kite voient débarquer de plus en plus de familles, de femmes et d’enfants. C’est la même clientèle qu’on retrouve sur la côte des Basques à Biarritz, où les écoles de surf sont pleines du soir au matin en été. Les gens essayent aussi le stand up paddle.

Un problème de prix, de souplesse et de culture
Il n’y a pas d’offre souple, notamment en termes de matériel. Le milieu du nautisme de milite pas pour la voile légère, la voile à la session, la voile au coup de vent, parce que sans se l’avouer elle a le culte de la difficulté, le culte de la technicité et que les passionnés de voile aiment à donner l’image d’un groupe qui maîtrise un art. A leur décharge, c’est le cas ailleurs aussi. Mais si Beneteau travaille aujourd’hui sur un gréement simplifié ce n’est pas sans raison. On peut faire des petits bateaux efficaces, marrants, accessibles et performants juste avec une GV. Le maniement n’en sera que plus simple. En aparté, on remarquera que si l’arrivée des voiles rigides et des foils va dans un sens susceptibles de passionner les jeunes, ça n’ira pas direction favorable à plus d’accessibilité. Ensuite, il y a le problème du prix. Un sujet à la limite du tabou dans la presse spécialisée d’ailleurs. Or si on fait un simple rapprochement entre le revenu moyen d’un français et le prix d’un bateau, il est difficile de comprendre le culte de l’habitable. Par contre, on saisit bien pourquoi les industriels se concentrent sur la haut de gamme et les pays émergents. L’européen est fauché, il faut faire avec, ça ne va pas changer tout de suite. En 2008, au salon nautique, nous avions vu le Benji 380 et du K 650, deux bateaux qui nous semblaient passionnants et simples d’accès. Le journal Le Monde avait publié un sujet dans lequel on pouvait y lire que plus de 50% des gens qui naviguent sortent à la journée. Une donnée en contradiction avec l’image que la plaisance véhicule et attise à grand coup de 50 pieds dotés d’intérieur design. D’ailleurs, la journaliste du Monde ne parlait que de ça dans son papier. Des petits bateaux.. La même année, lors d’une discussion, un collègue journaliste spécialisé et ô combien expérimenté nous disait que beaucoup de jeunes marins avait une manière de naviguer beaucoup plus dynamique qu’auparavant. Et demandaient des bateaux qui ne soient pas uniquement conçus que pour planter des piquets au près mais pour bien accélérer au largue. Abattre pour prendre du speed et des sensations et caper plus tard, avec l’aide la vitesse, bien en appui sur l’aileron. Ca ne vous dit pas quelque chose ? La pratique du windsurf et du kite. D’ailleurs les Imoca sont des grosses planches à voile. Parce que finalement, il faut bien briser un ou deux tabous. Faire du bateau à 6 noeuds, ce n’est pas forcément toujours passionnant où alors il faut de bonnes bouteilles à bord.

En conclusion, un effort devrait être fait en direction de la voile légère, des petits bateaux accessibles en prix, de l’accès à la voile « à la session » de la voile « freeride », de la voile « facile et plaisante », de la voile « sensation », sans arrière pensée. 

La voile change, les passionnées de voile aussi à la lueur du changement de génération. Comme me disait le chef produit d’une très grande marque de bateau au salon 2013 : « Même les vieux d’aujourd’hui ne sont plus les vieux d’hier ». Nous l’avons toujours pensé. Dans le fil de la conversation, ca signifiait que le temps est venu pour du changement… C’est maintenant ?

Post Scriptum : à lire aussi, « Les mythes constitutifs de la voile »

Photo d’illustration : thierryseray.com