Archives personnelles. Ce sujet ne provient pas des archives de Tendance Bleue mais il a par contre été publié dans la revue Bateaux, en novembre 2008. Sa lecture, sa conclusion aussi, sont donc à remettre dans le contexte puisque beaucoup de choses se sont passés depuis. J’ai eu un immense plaisir à écrire ce sujet Pour ceux que la vitesse à la voile passionne, je vous invite à rebondir après coup dans les archives de Tendance Bleue, j’y ai consacré de très nombreux articles entre 2007 et 2010 en presse magazine, sur le net et dans le blog. Ayant à la fois des contacts étroits dans le milieu du kitesurf, un pied dans le milieu de la voile (voir Tendance Bleue le blog a 41,7 noeuds) et pour avoir suivi en direct la période « speed » du windsurf avec Maka, Biélak et concorts, j’étais assez bien placé pour parler de vitesse et le blog en a profité.

Toujours plus vite, la quête est profondément humaine. Sur l’eau, cette soif de vitesse pure se mesure sur un « run » de cinq cents mètres. Mais le rêve n’est pas donné, et les hommes n’ont grapillé les nœuds de cette corde raide que pas à pas.
La vitesse sur l’eau et à la voile n’a jamais été aussi passionnante qu’aujourd’hui puisque trois catégories d’engins différents y prennent part et se tiennent dans un coup de vent. Le record absolu a été battu quatre fois cette année, c’est tout dire. D’abord par le windsurfer Antoine Albeau avec un run à 49,09 nœuds réalisé le 5 mars sur le canal des Saintes Maries de la mer, puis trois fois successivement en octobre sur le spot de Lüderitz en Namibie par les kiteboarders qu’on attendait à pareille fête depuis l’année passée. Rob Douglas a ouvert le bal avec 49,84 noeuds, Sebastien Cattelan a répliqué en faisant tomber le mur mythique des 50 nœuds (50,26 nds) mais c’est Alex Caizergues qui a eu le dernier mot avec une vitesse de 50,57 nœuds quelques jours plus tard. Les voiliers ont perdu le titre en 2004 mais n’ont pas dit leur dernier mot. Le record absolu du tripode Yellow Pages a tenu pendant 15 ans et aujourd’hui l’Hydroptère qui vient de lui prendre le titre de bateau à voile le plus rapide du monde grâce à un run à 46,88 nœuds (et une pointe à 53,69 nœuds…) le jeudi 13 novembre dernier, est plus que jamais dans la course. Rappelons pour dissiper toute confusion, que le record est une moyenne sur les 500 mètres mais que tout le monde garde un œil sur les vitesses de pointe car elles traduisent aussi le potentiel des participants.

Quoique rares, les premiers chiffres significatifs en voile circulent dès le 19 ème siècle. En 1875 , la goélette Velox est créditée d’un solide  17 nœuds même si on ne parle pas encore de record. Bien plus tard, en 1933, l’Amaryllis II réalise 19,33 nœuds sur un mile nautique. Entre temps, ce sont aussi les canots motorisés qui font parler la poudre. Si nous nous permettons cette aparté, c’est parce que le premier brevet porte sur les hydrofoils… En 1906 le canot à foils d’Enrico Forlanini atteint 40 miles par heure sur le lac Majeur. Treize ans plus tard, Graham Bell conçoit le HD4, lui aussi à cheval vapeur qui atteint alors 114 km/h.

La semaine de Weymouth
Mais revenons aux voiliers et passons directement aux années 70 pour s’attarder à la voile « moderne ». Au début, l’histoire est principalement écrite par un homme.  Tim Colleman est patron de presse, mécène et barreur de Crossbow. Son premier record est validé en 1972 avec une vitesse de 26,3 noeuds. L’arbalète (Crossbow en anglais) est un prao de 28 pieds de large dessiné par Roderick Mac Alpine Downie, gréé en sloop et qui porte 80 mètres-carré de toile (GV + génois).Sa coque principale très fine, mesure 60 pieds. Elle sera plus tard raccourcie à 55 pieds. L’année suivante, le record est porté à 29,30 nœuds, toujours à Portland puis à 31,10 nœuds en 1975. Toujours par Tim Coleman sur Crossbow. La même année, l’homme présente un nouveau bateau, Crossbow II. C’est un catamaran asymétrique de même taille, dont les coques sont en en bois moulé, portant deux voiles en Dacron entièrement lattées et étarquée via deux demi-wishbones. La surface de voile est de 120 mètres-carré et les mâts sont en aluminium. Crossbow II réalisera successivement 31,80 en 1975, 33,80 deux ans plus tard, 34,40 nœuds en 1977 et pour finir en beauté 36 nœuds en 1980, toujours à Portland pendant la semaine de vitesse lors d’un très fort coup de vent. Ce record va durer mais la même année, deux signes préfigurent cependant la suite des événements. Eric Tabarly navigue sur Paul Ricard, bateau équipé de foils et il bat le record de l’Atlantique Nord. A Hawaii, un certain Jaap Van de Rest s’offre un run à 24,63 nœuds sur l’engin à la mode, la planche à voile. Personne ne s’en doute encore, mais une nouvelle ère commence.

Du pain sur la planche
L’année suivante, en 1981, pour être exact, Jurgen Honscheid déjà connu pour sa maîtrise dans les vagues hawaïennes, vient à Weymouth et tape nonchalamment un run à 24,75 nœuds sur un minuscule « custom ». Le développement des flotteurs et des voiles de planche connaître un véritable emballement et les performances en vitesse vont suivre le même train d’enfer. En 1983, l’hawaiien Fred Haywood s’offre les 30 nœuds. La semaine de Weymouth est toujours le centre du monde de la vitesse, mais ne va pas le rester. Pour aller plus vite, les windsurfers ont besoin de vent et ils vont le trouver dans le sud de la France où Michaël Pucher score 32,35 nds puis aux Canaries. C’est le 21 juillet 1986 à Sotavento sur l’île de Fuerteventura que Pascal Maka réalise le rêve d’une mouvance en pleine explosion. La planche à voile devient l’engin le plus rapide sur l’eau avec un run à 38,86 nœuds sur une planche de 2,50 m par 31 cm de large, par un vent de secteur nord qui souffle entre 40 et 50 nœuds. Ce n’est que le début car même si cette performance donne des idées au monde du bateau, les projets ambitieux comme objectif 100 n’aboutiront pas. Par contre, Charente Maritime inscrira son nom sur les tablettes en Class D avec 37,82 en 1992 et Techniques Avancées, catamaran à aile rigide, finira par confirmer mais un peu tard, les espoirs placé en lui avec 42,12 en 1997. Longhsot marquera aussi les esprits. Il fera en effet passer le record en Class A (10 à 14 mètres carré de voilure) de 37,08 en 1990 à 43,55 nœuds en 1993 (ce dernier tient toujours) à Tarifa au sud de l’Espagne. Longshot était un trifoiler avec une coque centrale où prenait place le pilote et deux mini flotteurs latéraux supportant les voiles grées avec un wishbone, et reliées par une poutre profilée. Mais revenons aux windsurfers. Erik Beale s’affranchit des 40 nœuds sur le canal des Saintes Maries en 1988. Pascal Maka reprend son bien trois ans plus tard au même endroit avec un run à 43,06 nœuds. Le breton Thierry Biélak fait mieux dès l’année suivante avec 44,66 nœuds et 45,32 nœuds en 1993. Ce n’est hélas pour lui pas le record absolu, quelqu’un est passé par là.

La voile revient à la charge
Les voiliers reviennent en effet dans la course par l’intermédiaire d’un sublime engin de vitesse. Yellow Pages est un tripode asymétrique doté d’une voile rigide positionnée à l’intersection des trois bras de liaison profilés. Il a été conçu par Lindsay Cunningham et est barré par Simon Mac Kéon et Tim Daddo qui prennent place dans une bulle située sur le flotteur au vent. Le 25 octobre 1993 à Sandy Point en Australie, le bateau jaune, qui dans l’absolu n’est pas un foiler (il plane mais n’est pas sustenté par des foils), réalise un run historique à 46,52 noeuds et ce dans un vent faible (18/20 nœuds). C’est un exploit doublé d’une prouesse technique. Le bateau prouve même que son potentiel lui permet d’aller plus loin (des pointes au-delà de 50 nœuds) mais aucun voilier ne fera jamais mieux pendant 15 ans, pas même son évolution rebaptisée Macquarie Innovation. Ce record tombe au moment où la vitesse en windsurf s’essouffle mais aucun autre bateau ne profite de l’opportunité. Le run n’est plus à la mode et il faudra attendre dix ans pour que Finian Maynard, un windsurfer, reviennent sur le bord du canal pour reprendre deux fois de suite le record absolu. 46,82 nœuds en 2005 et surtout un très beau 48,70 en 2005. A partir de l’hiver 2005/2006, l’histoire de la vitesse accélère pour de bon. Tout le monde a bien compris que les 50 nœuds sont à portée de main.

Le mur du vent
On doit l’expression à Alain Thébault, skipper de l’Hydroptère. Elle fait écho au mur du son, rend tangible un concept, même si c’est dans l’eau que se situe le frein, et résonne médiatiquement. En 2005, l’Hydroptère qui fait rêver tout le monde mais n’affole aucun chrono, trouve son rythme. Il traverse la manche plus vite que l’avion de Blériot et refait parler de lui. En 2007, il bat le record du mile nautique, ainsi que celui de la classe D et fait une pointe enregistrée au GPS de 47,2 nœuds. L’Hydroptère se découvre par hasard un talent pour la vitesse pure, le record de Maynard est en ligne de mire et les 50 nœuds motivent l’équipe. Ailleurs on se réveille aussi. Yellow Pages est devenue Maquarie Innovations, et le team a fait évoluer le bateau. Il est plus bas et surtout plus large. Un indice, le bras qui sépare l’aile de la bulle ou prend place l’équipage fait plus de 10 mètres. L’aile rigide est plus compacte et dotée d’une corde plus longue. Mais l’équipe déplore des statistiques de vent désastreuses. Après le crasch de 2004 et l’aile qui se disloque en 2005, c’est la poisse absolue. Pourtant le bateau est prometteur. Un pointe à 48,7 nœuds est enregistrée lors d’une rafale de…18 nœuds. En Namibie, l’équipe de Sail Rocket un prao à foil équipé d’une coque très fine et d’une aile rigide déportée sur le flotteur sous le vent et fortement inclinée, a de sérieux problème de mise au point mais y croit. Ce sont les seuls à parler de profils subcavitants et l’idée intrigue. A l’automne, tout le monde est pourtant pris par surprise : les kiteboarders que l’on croyait aux choux, scotchés à 42 nœuds, trouvent le spot qui leur convient et font un carton à 130° du vent. Alex caizergues réalise un run à 47,77 nœuds qui sera homologué par le WSSRC comme le record en kite, mais son GPS enregistre un maxi à 53 nds. La menace a changé de camps.

2008
L’année commence sur les chapeaux de roues. L’hydroptère est en chantier, et passe en configuration vitesse. L’école polytechnique de Lausanne apporte son soutien et les techniciens espèrent avoir réglé le problème qui obsède tout le monde, la cavitation au-dessus de 49 nœuds. Nouveaux foils, nouveau plan arrière, nouveau gréement, tout y passe. A l’autre bout du monde, un autre projet australien fait du tapage. WotRocket est aussi un engin de vitesse, prao à foils de 9 mètres doté d’une aile rigide et il parie aussi sur les profils subcavitants. L’idée est bien ficelée, intéressante, menée par une équipe décidée mais qui semble ignorer que la mise au point prend du temps. Ils se crashent à basse vitesse à l’automne. De son coté, Sail Rocket a trouvé un sponsor et parfait sa mise au point. En février, Paul le skipper raconte son bonheur sur son blog. Le 69 éme run se solde par une moyenne de 43,66 nœuds (sans observateur officiel) et le GPS a mesuré une pointe à 46,75. C’est prometteur même si la position du pilote et le bateau très bas sur l’eau seront deux facteurs limitant à l’avenir. La première grosse surprise advient début Mars. Antoine Albeau qu’on sait capable du meilleur fait un crochet par les Saintes pour capter un coup de mistral et malgré des conditions abominables, 50 noeuds toute la journée, profite de quelques minutes de vent sous le bon angle pour faire claquer un 49,09 qui devient la nouvelle référence. En octobre, les kitesurfers retournent à Lüderitz. Le parcours a été optimisé, comprenez qu’il est plus abbatu et on en revient au début de cet article. Les 50 nœuds tombent. Mais l’histoire ne s’arrête pas là. Jeudi 13 Novembre, l’Hydroptère a effacé Yellow pages des tablettes avec 500 m à 46,88 nœuds. Il a aussi re-battu le record du mile nautique et la même journée fait une pointe à 53,69 nds. On attend la suite. Fin Novembre SailRocket sera en tentative, officielle cette fois et les australiens de  Macquarie finiront bien par avoir de la chance.